Chronique médicale : « Des maux aux mots »

Être la coqueluche du tout-Paris ? Ou prendre la capitale en grippe ? Il semble qu’en français, les deux maladies-sœurs aient connu, après quelques tribulations, des destins linguistiques opposés. Avec un second degré, l’opposition s’accentue : car si « j’ai pris mon rhume en grippe » (à l’instar de Sacha Guitry), voire si « j’ai pris en grippe (…) la médecine » (suivant Paul-Louis Courier), rien ne m’empêche en revanche de railler (avec Philippe Labro) « la nouvelle coqueluche de la psychiatrie internationale ».


Grippe et coqueluche

Anne Szulmaster, Collège de France, Chaire de Théorie Linguistique, Paris


C’est sous des angles différents que sont ainsi appréhendées et dénommées ces deux pathologies aiguës et contagieuses, de sorte qu’elles transportent dans l’espace et le temps leur imaginaire propre, tout en se rejoignant quelquefois.

La grippe littéralement est celle qui saisit : du francique grîpan « saisir violemment » ont éclôt le gotique greipan, l’ancien scandinave grîpa, l’ancien français grip(p)er (XVe s.), corollaire à griffer et grimper, avant d’essaimer sur la moitié de l’Europe, de l’Eurasie voire au-delà. L’acception médicale est venue se greffer sur un ancien terme grippe préexistant au XIIIe s et renvoyant à la très concrète « griffe » ; l’oiseau de grip, qui vit de rapines grâce à ses griffes et son bec, conserve ce sens 4 siècles plus tard ; tout comme, le chat a gripé le serin encore deux siècles après. Diverses formes dérivées vont apparaître au fil du temps : agripper (XVe s.), gripet (XXe s. régional), « rampe rapide, chemin raide où l’on se cramponne ». On relève aussi grippement (XVIIe s.), grippage et (se) gripper, (XIXe s.) cette fois, pour dénoter l’ « arrêt », le « blocage » ; avec quelque ironie, de toutes récentes manchettes nous mettaient ainsi en garde : « Quand le système de santé se grippe », et dans un autre registre : « La Grèce grippe l’Union ». Une nouvelle nuance surgit avec grippeler (XIXe s.) « plisser, froncer, grimacer », venant renforcer l’un des sens secondaires de se gripper.

À côté de ces dérivés, vont éclore une kyrielle de composés expressifs, au registre de l’ humour et du sarcasme autour de la saisie : du grippe-sous ou ses variantes grippe-argent et grippe-liard, au grippe-chair (archer) et grippe-coquin (gendarme, traquenard) en passant par notre familier grippeminet immortalisé en Grippeminaud par La Fontaine avant d’être repris à l’unisson, alias grippe-fromage, en passant encore par le malheureux grippe-sol (du Palais de Justice) et par les plus opaques grippe-Jésus (sauveteur), Grippe-Anglade (jeu), et Grippe de Rousse (roche maritime). Quant au sens de « caprice », impulsion brusque, désir qui assaille, il a jailli au XVIIe s. pour retomber dans l’oubli de nos jours : plus personne ne songerait à dire comme St- Simon, évoquant le duc de Noailles : « c’est un homme de grippe, de fantaisie et d’impétuosité successive » ou comme Lesage : « Mme la marquise, notre maîtresse, est un peu grippée de philosophie »…

À peine le terme grippe était-il introduit dans le Journal de médecine en 1763 pour qualifier la fameuse « maladie épidémique » que l’antiphrase prendre en grippe entrait à son tour dans la langue commune (1788). Car le versant négatif du caprice est le préjugé défavorable : on n’est plus grippé de ou grippé pour, mais grippé contre, et on se prend de grippe contre, façon Marquise de Sévigné : « Votre esprit est grippé contre tout l’univers ». En revanche, deux siècles s’écoulent avant que la coqueluche « maladie » prenne sa facette d’ « engouement ».

Car toute autre est la source du terme coqueluche. La métaphore de la saisie cède la place à celle du coq, la toux convulsive de cette maladie étant associée au chant du coq. L’étymologie reste vivante si l’on en croit certains auteurs tels que Violette Leduc : « Vadrouillent dans ma tête (…) ma coqueluche, mon chant du coq, mes quintes » (1964) Mais cette métaphore vient se greffer, par réanalyse, sur la métonymie de coqueluchon (XVIe s.), ce capuchon (XVe s. mais encore d’actualité) avec lequel se couvrait la tête le patient contaminé, issu d’un lointain cucullus latin « capuchon » via l’italien cuculuccia. Sans doute l’image du Capucin et du coqueluchon de moine flottait-elle encore dans l’esprit des marchands de coquilles, quand ils baptisèrent ainsi familièrement un certain mollusque : la cuculée auriculifère. Peut-être même celle des docteurs en droit de l’époque de Rabelais, portant chaperon nommé coquillon. Aux antipodes de l’agacement et de la prise de grippe, ledit coqueluchon a, dès le XVIIe s., figuré la passion, au sens fugitif d’ « avoir le béguin » (nom d’une coiffe, à l’origine), ou « une toquade/tocade », d’ « être coiffé », d’où l’expression qui court toujours : « être une coqueluche, la coqueluche de quelqu’un ».

Que de grippés (1782) et d’encoqueluchés (1583), devenus coquelucheux, retrouve-t-on couchés… sur le papier ! Textes d’illustres écrivains, témoignant comme patients ou simples observateurs. Certains rapprochent ou assimilent les deux maux : « un malheureux cassé en deux par la coqueluche ou la grippe » (Gide parlant de Valéry) ; « Nous avons craint une coqueluche, mais ce ne sera qu’une grippe, bien assez pénible pour la pâlotte, enfouie dans un bonnet de sa maman » (Mallarmé). Peu nombreux sont les minimalistes qui réduisent les deux au rhume : « une maladie aiant forme de reume ou de cathairre qu’on appela la coqueluche » (Pierre de l’Estoile, XVIe s.) ; « Vous avez peut-être ouï parler de ces mauvais rhumes épidémiques, auxquels les Français, qui nomment tout, ont donné le nom de grippe » (Pougens) ; « Oh ! La coqueluche, après tout, ce n’est qu’une espèce de rhume ! » (Pagnol), « Mais le parisien qui rit de tout, appelle ces rhumes dangereux la grippe, la coquette » (Mercier). Car la plupart, maximalistes, y voient un fléau : « une maladie qu’on nomma la coqueluche la parcourut [la France] toute entière : la peste ravagea Paris » ; (Nicolas-Simon Linguet, XVIIIe s.) ; « La grippe fait bien des ravages. C’est un autre choléra qui décime presque la population à certains endroits » (Guérin). En somme, le clivage contemporain ne ferait que perpétuer l’ancien : Le Monde ne titrait-il pas il y a peu (7 avril 2010, p. 17) : « Grippe A : un ‘Timisoara’ sanitaire » ? On prédisait « la pire des épidémies que le monde aurait à affronter au XXIe s. » avant de se rendre à l’évidence : « Le virus n’a pas l’air plus sévère qu’une souche de grippe saisonnière ».

C’est tout de même, depuis des siècles, la grippe qui des deux maux l’emporte, en vocabulaire stigmatisant et en représentations négatives, sous la plume des écrivains, notamment. Qu’elle soit « bonne », « belle », et « fameuse », ou « mauvaise », « maligne », « forte », « prolongée », « violente », « féroce », « noire » et « carabinée », tour à tour, on « la cuve » ou la « couve », puis on « l’a », on « la prend », « l’attrape », « la pige », bref on « en souffre » voire on « en succombe ». Car la maudite male-grippe (comme on disait jadis), « guette », « travaille », « moleste », « empoigne », « pince », « attaque », « s’empare », « paralyse », « terrasse », « enlève », « tue », « emporte », « décime », « ravage », en somme « règne ». Tantôt, on la voit s’acharner sur tel personnage, chez Musset par exemple : « J’en suis, je crois, à ma douzième grippe de l’hiver ; je vais attraper ma treizième » (1837) ; tantôt sur tel auteur, comme George Sand, dont la plainte égrène la correspondance : « la grippe et l’air de Paris m’ont donné un idiotisme spleenétique » (1840). Ceux qui prennent le parti de sourire en fantasmant ne sont pas les moins atteints : « c’était la tête que visaient sûrement les microbes de la grippe. Il [Mangeclous] les imaginait noirs et velus, avec de ronds yeux rouges et furieux » (Albert Cohen, 1938) ; « Une soudaine ‘grippe de Londres’, intruse comme les chats dans les cimetières » (Malraux, 1976) ; « le spectre de la grippe personnifié par un vieillard grincheux à plat ventre dans un paysage nappé de brume » (Georges Perec, 1978). De rares connotations positives ou humoristiques se profilent dès que la maladie est mise à distance ou s’évanouit ; par métaphore : « Une grippe amoureuse » (René Fallet, 1947) ; « Tant de fous et d’amoureux/qui se sont perdus par leurs grippes » (Corneille, Poésies diverses), « L’amour se prend comme la grippe » (Jean Anouilh, 1950) ; ou par quelque jeu euphonique : « je pris en grippe son bric-à-brac » (Hervé Guibert, 1990) ; « Il avait réalisé une centaine de dollars, de grippe et de grappe » (Gabrielle Roy, 1945). À rebours de la grippe, les connotations positives de coqueluche fleurissent, du XVIIe s. à nos jours, en une pléiade d’expressions populaires et littéraires. Autour des personnes : la coqueluche des femmes/de ces dames (La Bruyère, Rétif de la bretonne, Anatole France, Diderot, etc.), et on notera au passage le parallèle coqueluche/choléra de Blondin (1982), faisant écho, sur un autre registre cette fois, à grippe/choléra : « Si M. Mauriac est le choléra des jeunes hommes, il est en même temps la coqueluche des vieilles dames ». Autour des affects, comme chez Zola : « cette coqueluche de tendresse » (1877), rejoignant par un autre biais « la grippe amoureuse ». Enfin autour de lieux et de temps : « la coqueluche du Faubourg Saint-Germain », « des Académies », « Je suis la coqueluche du XXe s. » (Villiers de L’Isle Adam, 1883, Céline, 1961, Eluard, 1930). Voire quelque humoristique métaphore broncho-pulmonaire : « les crises sonores de coqueluche des orgues pneumatiques » (Cendrars, 1948).

Mais que se passe-t-il hors de nos frontières ? Pour la grippe, deux grandes aires se démarquent nettement. La zone influenza et ses variantes s’étend sur diverses langues indo-européennes : langues germaniques (notamment anglais, danois, suédois, norvégien, islandais, yidiche) ; langues celtiques (gallois, irlandais) ; certaines langues romanes (italien, catalan partiellement) ; et diverses langues non indo-européennes (ex. finnois, hongrois, maltais, créole haïtien, malais, indonésien, partiellement japonais et hébreu). La zone grippe et ses variantes recouvre d’autres langues indo-européennes : germaniques (allemand, néerlandais et afrikaans), toutes les langues slaves, baltes ainsi qu’albanais, grec et certaines langues romanes (espagnol, portugais, roumain) ; et diverses langues non indo-européennes (turc, azeri, basque partiellement). Un peu partout ailleurs, on a recours à des racines autochtones auxquelles s’adjoint parfois, une dénomination mixte. Relevons les termes imagés chinois renvoyant à « vent-mal », japonais à « propagation-nature(-rhume) » et hébraïque à « débordement ». Le français lui-même a connu, au début du XXe s., une appellation hybride, aujourd’hui désuète dans le composé grippe-influenza ; et la situation est encore flottante à l’époque d’Antonin Artaud, qui en fait (1938) deux maux distincts : « une spécialité de nos pays : zona, influenza, grippe, rhumatismes, sinusite, polynévrite, etc. ». Enfin, sans surprise, les grippes espagnole, mexicaine et chinoise ne sont pas qualifiées comme telles par les langues correspondantes. Tant il est vrai que « l’enfer, c’est les autres »…

Le paysage est plutôt éclaté et coloré, pour la coqueluche. Au « chant du coq » français répond la tosse canina/asinina « toux canine, de l’âne » italienne, (à côté de pertosse), et la tos ferina « toux (d’animal) féroce » de l’espagnol. On rencontre des termes onomatopéiques comme l’anglais (w)hooping-cough « toux houp ! ». Mais le plus souvent descriptifs, comme « toux-hoquet » dans le domaine germanique et celtique, « toux convulsive » en portugais et roumain, « toux noire » en tchèque et en slovaque, « grande toux » en slovène et bulgare, et « toux de 100 jours », en japonais. Remarquable aussi est la contamination par… emprunts : le russe kokljush, le polonais koklusz et le lithuanien koklusas sont made in France, tout comme le portugais brésilien qui conserve une coqueluche intégrale.

Bien moins redoutable que son concurrent peste-choléra, le binôme grippe-coqueluche ne vient-il pas hanter pourtant, et parfois enchanter la langue à travers le temps et les représentations des sujets parlants ?

Anne Szulmajster-Celnikier