La nécropsie de Léon Trotski

Philippe Charlier est Docteur en Médecine, Docteur ès-Sciences (éthique) et Docteur ès-Lettres (École pratique des hautes études, IVe section). Ancien Maître de Conférences des Universités et Praticien Hospitalier (MCU-PH) dans le service de Médecine légale de l’hôpital universitaire Raymond Poincaré de Garches (AP-HP, UVSQ), il est chercheur au Laboratoire d’Éthique médicale de l’Université Paris 5 où il dirige une équipe pluridisciplinaire travaillant dans les domaines de l’anthropologie médico-légale, du diagnostic rétrospectif, de la paléopathologie et de la pathographie.


Trotski et les 1000 crânes…

Docteur Philippe Charlier

Cet article a déjà été publié en 2012 sur Santé Médecine et Chirurgie n°1, à la rubrique « Histoire ». Avec l’aimable autorisation de l’auteur, le Docteur Philippe Charlier.


Qu’ont donc en commun Léon Trotski et près de 1000 crânes déposés sur les étagères d’une institution américaine ? Ils sont morts. Certes. Mais ils ont surtout été l’objet d’examens scientifiques post-mortem (anthropologiques et médicaux) dont l’objectivité et les motivations sont, comme souvent, discutables. Deux publications récentes en témoignent.

Dans une revue médicale internationale (Neurosurgery), a été publié et analysé le dossier d’un patient traité au Cruz Verde Hospital de Mexico City le 20 août 1940 sous le nom de Lev Davidovitch Bronstein. Quelques heures auparavant, un certain Ramon Mercader lui a asséné un coup de pic à glace sur le crâne dans sa maison de Coyoacan. L’arme blanche a pénétré au niveau du pariétal droit sur 7 centimètres de profondeur… mais Trotski vit toujours. Son souffle est court et superficiel ; cela ressemble plus à une agonie, mais la décision est prise de tenter le tout pour le tout.
Un premier examen est réalisé par le docteur Dutrem (un espagnol émigré après la Guerre Civile, célèbre pour l’invention de l’Erotil, un ancêtre du Viagra®), objectivant une paralysie du membre supérieur droit et des mouvements incontrôlables du côté gauche ; par ailleurs, Trotski arrive encore à dire quelques mots.
C’est un cortège presque officiel de sommités à la fois médico-chirurgicales et politiques (presque une dizaine) qui attend la victime dans la salle d’opération de Cruz Verde. Après une série de radiographies, 3 heures après les coups assénés, l’intervention débute : les cheveux de Trotski sont rasés, on lui pratique une trépanation de 5 x 5 centimètres, on extirpe des esquilles osseuses dispersées au sein des matières cérébrales. La pression intracrânienne et l’oedème sont tellement forts que le cerveau fait hernie à travers l’orifice de trépan. L’opération dure une heure. Quand Trotski sort du bloc, de l’oxygène lui est administré par le nez ; interdiction est faite de lui faire des prises de sang tant il en a perdu. Le pronostic ? Risque de mort à 90 %.
Dans le même temps un avion est mis à la disposition du meilleur neurochirurgien de
l’époque (Walter Dandy, de l’université John Hopkins, Baltimore, USA), mais l’aggravation de l’état de Trotski est très rapide : au matin du 21 août, il n’a toujours pas repris conscience ; à midi survient une hémorragie massive ventriculaire ; en fin d’après-midi son état est dramatique. Que disent les notes de son dossier ? « État critique. Température : 38,1°C. Pouls : 140/min. Fréquence respiratoire : 41/min. Pression artérielle au bras droit : 78/68 ». Il est en train de partir… À 19 heures 25, le pouls est si faible que les médecins administrent de l’adrénaline, sans effet. Ses pupilles sont dilatées et aréactives, Trotski a fini de mourir.
Dans ce contexte criminel, décision est prise de pratiquer une nécropsie le lendemain (22 août, 14 heures) : elle confirme (étonnamment !) le diagnostic des neurochirurgiens (qui assistent d’ailleurs à la dissection…). Le cerveau (dont le poids avoisine les 1550 grammes), est le siège d’une lésion fatale par arme blanche du lobe pariétal droit qui a pénétré très loin dans la matière blanche (2 centimètres de largeur, 7 centimètres de profondeur). S’y associe un volumineux hématome sous-dural.

Après plusieurs jours d’errance, le corps, refusé par les États-Unis pour des raisons politiques, est finalement incinéré. Pas de contre-expertise possible. Sauf pour les experts modernes qui s’interrogent à la lecture du dossier : Trotski aurait-il survécu avec une trépanation plus grande (une hémi-craniectomie, par exemple, où la moitié de la voûte crânienne peut être retirée) ? C’est bien possible. D’autant plus que la faible ouverture pratiquée (5 x 5 centimètres) n’autorise pas une exploration complète des lésions intracrâniennes.
Le volumineux hématome sous-dural aurait ainsi pu être évité… Et la face du monde changée ? Voilà peut-être le risque de « coller » des connaissances actuelles sur des faits du passé.

Dans la prestigieuse revue PLoS Biology, Lewis et ses collaborateurs ont publié un article incendiaire (un brûlot ?) remettant en question tant les travaux de Samuel George Morton que ceux du très respectable (et néanmoins iconoclaste et non conventionnel) Stephen Jay Gould. Reprenons les faits.
Gould (1941-2002), dans son ouvrage/manifeste : La mal-mesure de l’homme (réédité en France en 2009, Chez Odile Jacob), affirmait que « la manipulation inconsciente des données peut constituer une norme scientifique » car « les scientifiques sont des esprits humains évoluant dans des contextes culturels et non tournés de façon autonome vers une vérité extérieure ». Il citait à l’appui de sa démonstration les travaux de Morton (1799-1851), anthropologue américain du 19ème siècle, qu’il accusait d’avoir falsifié ses résultats de mesures d’un millier de crânes pour corroborer sa théorie des variations humaines (dans son ouvrage Crania Americana, 1839).
L’équipe de Lewis a refait intégralement les mesures (les crânes étant désormais conservés à l’University of Pennsylvania Museum of Archaeology and Anthropology) pour finalement montrer la bonne foi de Morton et… le mensonge de Gould, qui n’aurait pas hésité à manipuler les données de Morton pour satisfaire ses propres intérêts !
Alors, quoi ? L’arroseur arrosé ? Un anthropologue (Morton) lavé de tout soupçon après avoir été suspecté d’arranger ses résultats pour les conformer à une idée préconçue (son intuition géniale : la polygénèse). Un autre anthropologue (Gould) qui avait trouvé un joli bouc émissaire comme modèle ancien à lapider, mais qui est pris sur le fait de tromperie scientifique.
Peut-on en vouloir à Gould ? Évidemment, non ! C’est un peu la même histoire que celle de Mendel qui, bien sûr, avait raison quant aux lois de l’hérédité… mais dont l’analyse des résultats botaniques (ses petits pois) montre qu’ils sont trop beaux pour être vrais.
Après tout, « le monde est écrit en langage mathématique », mais toute formule n’est qu’une approximation la plus proche de la réalité, non ?

Docteur Philippe Charlier


Références bibliographiques :

  • Gould SJ, La mal-mesure de l’homme. Paris, Odile Jacob, 1997.
  • Lewis JE, et al. The mismeasure of Science. Stephen Jay Gould versus Samuel George Morton on skulls and bias. PLoS Biol 2011;9(6):e1001071.
  • Soto-Pérez-de-Celis E, The death of Leon Trotsky. Neurosurgery 2011;67(2):417-423.

 

Histoire du Conseil National de l’Ordre des Médecins

Conseil National de l’Ordre des Médecins : « L’Ordre National des Médecins a été créé le 24 septembre 1945 par une ordonnance du Général de Gaulle, signée par Monsieur F. Billoux, Ministre communiste de la Santé publique, et je souligne solennellement qu’il n’y a là aucun lien avec le Conseil supérieur de la Médecine, créé par le gouvernement de Vichy auquel à mis fin le gouvernement provisoire de la République française, présidé par la Général de Gaulle à Alger en 1943 ». Le Docteur Michel Legmann, Président du Conseil National de L’Ordre des Médecins, soucieux que soit rappelée, dans sa réalité, l’Histoire du Conseil de l’Ordre des Médecins, a confié au Docteur Jean Pouillard le soin de nous faire part des contextes chronologiques de la création de cette grande Institution. Nous remercions Monsieur le Président Michel Legmann, et Monsieur Pouillard pour cette contribution à la rubrique « Histoire » de notre journal.

Le Docteur Jean Pouillard est ancien Vice Président du Conseil National de l’Ordre des médecins. Il a été médecin attaché consultant des hôpitaux et a exercé la médecine pendant 38 ans. Président d’Honneur du Conseil Départemental de l’Ordre du Val de Marne, Jean Pouillard est Membre de la Société française de l’Histoire de la Médecine.


Histoire du Conseil National de l’Ordre des Médecins

Docteur Jean Pouillard, Ancien Vice-Président du Conseil National de l’Ordre des médecins

Cet article a déjà été publié en 2012 sur Santé Médecine et Chirurgie n°1, à la rubrique « Histoire ». Avec l’aimable autorisation de l’auteur, l’ancien Vice-Président du Conseil National de l’Ordre des médecins, Monsieur le Docteur Jean Pouillard.


« L’Ordre des médecins représente un vaste panorama de l’Institution médicale qui a suscité bien des controverses, des interrogations, des doutes, quant à sa genèse, à sa fonction et à son organisation même si la plupart des médecins de la communauté européenne sont dotés d’un Ordre des médecins ou d’un organisme ayant les mêmes attributions. »
Dr Jacques Moulin, ancien secrétaire général du Conseil National de l’Ordre des Médecins.

À ce sujet, il faut rappeler que les médecins avaient souhaité de longue date l’existence d’un organisme de réflexion susceptible de définir une éthique, un organisme apte à définir la déontologie professionnelle, à en surveiller son application, à apprécier et à sanctionner éventuellement certains errements : ainsi s’est fait historiquement pressentir la nécessité d’un Ordre des médecins. Ce qui réunit les différentes catégories de médecins demeure en effet beaucoup plus important que ce qui pourrait les séparer, tout en recherchant « un équilibre entre les exigences de l’Homme et celles de la collectivité ».

« L’Ordre des médecins n’est en définitive ni une Académie, ni une simple représentation, ni seulement un tribunal répressif, encore moins une concession faite à un corporatif désuet : il gère un service « d’intérêt général, remplissant au sein de la Nation une fonction sociale, il veille à la sauvegarde de l’essentiel d’un ministère libéral, il en est en la matière le conseiller des pouvoirs publics. »
Charles Blondel, Conseiller d’État, membre du Conseil National de l’Ordre des médecins. (1946-1970)

« Il faut apprendre aux étudiants à réfléchir sur des concepts contradictoires, sur l’histoire de la médecine comme simultanément génératrice de bienfaits et de désastres. »
Pr Didier Sicard, ancien Président du Comité Consultatif National d’Éthique

« La science de la médecine, si elle ne veut pas être rabaissée au rang de métier doit s’occuper de son histoire. »
Émile Littré, ancien interne de hôpitaux de Paris, 1826


LES ORIGINES DU FONDEMENT DE L’ORDRE DES MÉDECINS

Le regroupement professionnel des médecins est une réalité qui s’est imposée depuis l’Antiquité : En Grèce : « les hétairies » étaient chargées de prendre les décisions et de contrôler la profession, conditions pouvant être comparées à l’égal d’un Ordre des médecins. Des confréries existaient à Cyrène, Cortone, Agrigente et à Cos, dont dépendait Hippocrate. De même à Rome, il existait les « collegia » et l’Empereur Julien (331-363) promulgua une loi obligeant l’approbation par un collège de médecins (déjà) afin de pouvoir exercer la médecine.
Dans la Gaule romaine des confréries se répandirent en associations de « Medici » et d’ « Unctores », Au Moyen âge, en France, la corporation des chirurgiens fut organisée en « Confréries » par Jean Pitard sous le règne de Saint-Louis (1226-1270 et contrôlée par les ordonnances royales imposant les « jurandes » (statuts) et en profession, son honneur, son indépendance et son monopole d’exercice. Jean Bernier, 1620-1688, passant en revue les règles professionnelles en 1762, écrit : « si on jette les yeux vers les abus qui troublent l’exercice d’un art aussi salutaire, on sera porté à croire qu’il serait utile que la médecine connût un tribunal particulier ».
La Révolution française en 1789 abolit les corporations en raison d’un « corporatisme contraignant » et aussi pour mettre fin à leurs pouvoirs (cf la loi Le Chapelier 1791).

Les assemblées révolutionnaires font alors table rase du passé, au nom de la liberté et de l’égalité, la Constituante et la Convention suppriment les facultés de médecine, les sociétés savantes, les académies, les collèges de médecins et de chirurgiens, proclamant : « l’art de guérir devient libre et accessible à tous », déclaration qui devait permettre à chaque citoyen d’exercer la médecine et de ce fait, l’exerce de la médecine restera hors de tout contrôle.

En 1789, les hôpitaux sont dans un état d’hygiène déplorable et dans un tel délabrement qu’il est rapporté par Jacques Tenon dans un mémoire qui fera date en 1788. Cette situation, jointe à une réelle dégradation d’un enseignement archaïque qui n’a pas évolué depuis le 14ème siècle, dans des locaux vétustes et inadaptés, justifiait une profonde réforme des études médicales, chirurgicales et pharmaceutiques. Mais, les idéaux de liberté et d’égalité sont alors appliqués à la médecine, et les Ordres religieux et soignants sont dispersés (1792). Cette situation est appelée du reste : « le brigandage de la médecine ». L’exercice de la médecine, se propageant sur fond de misère dans le royaume, ne pouvait que conforter les médecins à en faire-part dans les célèbres « cahiers de doléances ».

C’est alors que la pratique médicale devient incontrôlable, les médecins sont concurrencés par les guérisseurs, profitant de la crédulité publique, c’est : l’âge d’or des charlatans.

Il s’ensuivit que les facultés de médecine d’où « on sort sans avoir rien appris de ce qu’un médecin doit savoir » furent supprimées, comme celles de droit, de Théologie… y compris les collèges de médecine…

À cette confusion dévastatrice, A. de Fourcroy et Cabanis plaident pour des structures pédagogiques. En stipulant que c’est « au lit du malade que se fait l’apprentissage du médecin », le Baron Antoine de Portal, rappelle l’édit de Marly (1707) et portant sur le « règlement pour l’enseignement de la médecine ».

Le projet de Fourcroy destiné à l’exercice de l’art de guérir en tendant de faire prendre à l’édifice médical une régularisation de l’exercice de la médecine prendra le nom de « remodelage de la médecine » 1795. Pr J-C.Sournia.

« Notre profession est peut-être la seule où celui qui sait ne sert pas de guide à celui qui s’essay ». Vicq d’Azir, 1790.

Il s’avérait en effet indispensable qu’un enseignement régulier soit institué : ce fut l’objet du décret du 21 avril 1795 qui doit être considéré comme l’acte de naissance de l’enseignement de la médecine : On assista alors au renouveau de la médecine clinique avec Xavier Bichat.1771-1802. Le 1er enseignement au lit du malade eut lieu en 1785 par Dessault à l’Hôtel Dieu de Paris. Après le rétablissement des libertés civiques, les médecins vont avoir l’occasion de se regrouper en cénacles confraternels avec des missions d’enseignements et de publications, préfigurant, un premier corporatisme médical, la profession médicale étant passée des cloisonnements de l’Ancien Régime à un épanouissement social (J-C.Sournia). A ce sujet, on retiendra le cri évocateur de Siéyès (1748-1836) découvrant l’importance des médecins : « Sous l’Ancien Régime, ils n’étaient rien, après la Révolution ils étaient partout ».

4 ventôse de l’an X, le 13 septembre 1802 : création de l’Internat des hôpitaux de Paris par J. Chaptal, ce qui fera dire en 1952, au Pr Henri Mondor : « pour l’internat aussi, à son premier jour, ce siècle avait deux ans » !

19 ventôse an XI : l’exercice de l’art de guérir est désormais lié à la détention du diplôme de docteur en médecine : « Nul ne pourra embrasser la profession de médecin, de chirurgien, sans être examiné et reçu comme il sera prescrit par la présente loi ».
Après la disparition des corporations, Napoléon qui avait créé un « Ordre des avocats » ne jugea pas nécessaire de codifier les règles de l’exercice médical, à l’exception de la promulgation de « l’article 378 du code pénal » concernant le « secret médical » et instituant le délit d’exercice illégal de la médecine. Force est de constater que les dispositions prises en 1795 par la Convention thermidorienne furent à l’évidence celles d’une remise « en Ordre » de la profession médicale.


LE PROJET D’UNE INSTITUTION ORDINALE : 1845-1848

Il se manifeste sans nul doute pour la première fois sous le règne de Louis Philippe, en novembre 1845, lors du « Congrès Médical de France » tenu à l’Hôtel de Ville de Paris, salle St Jean, où 2.000 médecins (environ) adoptent, au cours de 13 commissions et à l’issue de 72 séances, le rapport présenté par les docteurs Laurent, Cerise et Forguet concluant à la nécessité de créer « des conseils de discipline au sein du corps médical ».

Le Congrès adopte également un vœu en demandant que soit créé dans chaque arrondissement un « Collège médical » dirigé par un « Conseil médical », comprenant d’office tous les médecins domiciliés dans l’arrondissement et servant d’intermédiaire entre le corps médical et la société et entre la société et chacun de ses membres, avec des fonctions de moralisation, de protection, et du maintien de la dignité professionnelle. Ce congrès dirigé par Orfila, doyen de la faculté de médecine de Paris, n’est sans doute pas étranger à la création de « l’Institution ordinale » et la chambre des Pairs votera en effet un projet instituant dans chaque département un Conseil médical et une chambre disciplinaire des médecins. En janvier 1848, le texte est déposé sur le bureau de la Chambre des députés… un mois avant les émeutes de février 1848, écartant pour l’heure le projet des « Conseils médicaux »


LE PROJET D’UN CONSEIL DE L’ORDRE : 1885-1896

Les projets, interventions et exposés se multiplièrent de 1884 à 1898. Il faut mentionner également à cette date l’intervention de nombreux membres de l’AGMF, (Association Générale des Médecin de France) 1er organisme professionnel de secours mutuel fondé par le Pr P. Rayer en 1858 et préfigurant, avec les organismes syndicaux, la création d’un Ordre des médecins.

Des résistances et des oppositions ne manqueront pas de se manifester comme la méfiance du très médiatique Doyen de la faculté de médecine de Paris : le Pr Paul Brouardel et l’article très critique du Pr Boudin dans le Concours médical en 1933.


LES PREMIERS PROJETS LÉGISLATIFS D’UN CONSEIL DE L’ORDRE : 1898-1923

1898 : proposition de loi visant à créer un Conseil de l’Ordre des Médecins, présentée par Mr Barthou ministre de l’Intérieur.

1923 : rapport du Dr Aversencq du syndicat de Toulouse : évoquant une instance corporative afin de veiller au « respect de l’organisation de la profession et par là-même à sa dignité ».

1923 : Pr Henri Verger évoque pour la 1ère fois une base législative de l’Ordre des médecins ; intervention qui fut reprise par une commission de la conférence des syndicats médicaux.


LES PREMIÈRES BASES LÉGISLATIVES : 1928-1939

Le 7 mars 1928, Ernest Couteaux, député socialiste du Nord, dépose une « proposition de loi visant à l’institution d’un Ordre des Médecins et à la création de chambres médicales départementales et régionales », qui seraient dirigées par un Conseil, chargé de dresser le tableau de l’Ordre et d’assurer la discipline. S’inquiétant d’une vague d’immoralité risquant de jeter un discrédit troublant qui monte parmi les médecins, « la création d’un Ordre des médecins assainirait la profession et relèverait son niveau moral ».

Entre temps, le 5 avril 1928, l’écrivain Paul Bourget écrivait dans le Figaro : « une seule mesure, parmi celles que l’Etat peut pendre, garantirait la profession médicale contre tous les abus : la reconnaissance d’un Ordre des médecins ». Le 5 mars 1929, Mr Loucheur, Ministre socialiste du travail, soumet au docteur Cibrié, de la Confédération des syndicats médicaux, un projet de loi qu’il se propose de déposer au gouvernement, projet instituant un Ordre des médecins, lequel reçut une complète approbation en Conseil des ministres. Le 9 avril 1929, l’Académie de médecine adoptait le voeu du Pr Balthazard demandant que soit soumise au Parlement la création d’un Ordre des médecins qui contribuerait à conserver à la pratique médicale son caractère de profession libérale, indispensable à l’intérêt des malades. Ce projet prévoyait également que soit donné dans toutes le facultés un enseignement obligatoire de déontologie, l’Ordre serait ainsi au point de vue moral, l’ampliation du syndicalisme médical.

Le 2 juin 1929, la 2ème assemblée générale de la Confédération des syndicats médicaux adopte le texte suivant : « considérant que, seule la profession obligatoirement organisée peut être la fidèle gardienne de la moralité professionnelle, elle se déclare partisan d’un Ordre des médecins » et le docteur Cibrié de conclure : « un Ordre des médecins fait sans nous, l’eût été contre nous ».

La chronologie historique des événements rapportés confirme, à l’évidence, que le projet de la création d’un Ordre des médecins, repoussant définitivement le terme de collège, en accord avec les syndicats médicaux et l’Académie de Médecine, date incontestablement de l’année 1929.

Le 30 mars, le docteur DIBOS président de la Confédération des Syndicats médicaux écrivait :
« Ordre est synonyme de règle de discipline. Un Ordre des médecins est une discipline obligatoire pour tous les médecins ».

Le 14 février 1935 le Sénat adoptait le texte modifié en l’adressant à la Chambre des Députés « avec le désir formel des médecins de voir aboutir le plus rapidement possible cette loi ». Ce désir formel des médecins ne devait pas résister à la volonté du Parlement de renvoyer en 2ème lecture ce projet devant la commission d’hygiène. Les raisons ? : la crise politique et sociale de 1936 ?, mais les changements successifs de gouvernements étaient-ils de nature à justifier l’absence du vote concernant l’adoption de cette loi, ceci durant plus de 4 ans… ? pour constater qu’en septembre 1939, à la veille de la seconde guerre mondiale, le texte n’avait toujours pas été voté, ni adopté par la Chambre des députés ?

C’est l’autorité du Gouvernement de Vichy, qui, dans des circonstances totalement anormales, s’arrogent le 7 octobre 1940, le droit de la création d’un Ordre des médecins qui comprendrait un « Conseil supérieur de la médecine » et des Conseils départementaux dont les membres seraient nommés ! par le Ministre, mais en 1942, la « nomination » des membres du Conseil de l’Ordre fut remplacée par l’élection des conseillers ordinaux eux-mêmes élus par l’ensemble des médecins. Plus gravement, il fut imposé au Conseil supérieur, la loi du 16 août 1940 afin d’appliquer les décrets discriminatoires du commissariat aux questions juives.


LE CONSEIL SUPÉRIEUR DE L’ORDRE DES MÉDECINS : 1940-1944

Le projet d’un Ordre des médecins adopté par le Sénat en 1935 fut pour notre Institution le pire moment de son histoire lorsque la 1ère version de ce projet de loi prit corps le 7 octobre 1940 sous l’impulsion du gouvernement de Vichy et sous la dénomination du « Conseil supérieur de l’Ordre des médecins ». Le 10 septembre 1942, un projet de loi prévoit qu’au Conseil supérieur de la médecine soit substitué un Ordre national des médecins, des collèges départementaux et des conseils régionaux de l’Ordre. C’est dans ces conditions que le Pr Portes envisagea très rapidement la rédaction d’un « code de déontologie médicale », sa préoccupation étant de définir les devoirs qui s’imposeront aux médecins en raison des modifications sociétales naissantes comme des progrès scientifiques et du perfectionnement des techniques médicales, engageant inévitablement, vis-à-vis de la société civile, la responsabilité du corps médical dans ses décisions comme dans ses actes, y compris à propos des problèmes moraux que soulève inévitablement l’exercice de la médecine.


PRÉFACE au CODE DE DÉONTOLOGIE : juillet – août 1947

Le Professeur Portes a dédié en 1947 la préface du 1er Code de déontologie médicale :

« à tous les médecins français qui, sous l’occupation, préfèrent la déportation ou la mort à la violation de leur secret professionnel »

J’ai l’Honneur de présenter à nos confrères le Code de déontologie qui, conformément à l’Ordonnance du 24 septembre 1945 a été préparé par le Conseil de l’Ordre des médecins, modifié ensuite en partie par le Conseil d’État et finalement approuvé par le Gouvernement.

Ce texte a été promulgué au Journal officiel du 28 juin 1947 sous forme d’un règlement d’administration publique, sur lequel doit s’appuyer, désormais, la juridiction professionnelle de l’Ordre. La parution de ce Code marque une date importante dans l’évolution de notre vie professionnelle : en effet, pour la première fois, les pouvoirs publics donnent leur contre-seing aux règles qui président à l’exercice de notre art, soulignant, comme le rappelait le Pr Cassin, Vice président du Conseil d’Etat, le caractère conciliateur de ce code établissant une sorte de compromis entre les principes traditionnels de la médecine française et les nécessités qui s’imposent aux médecins du fait de l’évolution sociale : c’est bien là, ajoutait-il, que réside l’essentiel du problème.

Décret N° 47-1169 portant CODE DE DEONTOLOGIE MEDICALE (Journal officiel n° 152 du 28 juin 1947)

Vu l’ordonnance n° 45.2184 du 24 Septembre 1945 et notamment l’art.66

Le Conseil d’ État entendu, DÉCRÈTE :

Article 1er Les dispositions du présent Code s’imposent à tout médecin inscrit au Tableau de l’Ordre et les infractions à ces dispositions relèvent de la juridiction disciplinaire.

Le corps médical pouvait enfin se référer à un texte officiel de caractère impératif.

Le plus ancien Code de Déontologie que nous aient légué les civilisations occidentales est assurément le « Serment d’Hippocrate », texte élaboré environ 500 ans avant Jésus-Christ à l’époque de Périclèse, de Phidiase, de Sophocle et d’Euripide, par Hippocrate lui-même, ou par son école, formule les règles de moralité professionnelle en honneur à l’Ecole de Cos… sans ignorer non plus le texte établi au XII siècle par Moïse Maïmonide, médecin, philosophe et talmudiste éminent.


La loi de création de l’Ordre des médecins fut promulguée le 7 octobre 1940, à une période marquée à l’égard, des médecins israélites par d’inadmissibles mesures d’exclusion, promulguées par le Maréchal Pétain, et imposant au Conseil supérieur de la médecine la charge d’appliquer les décrets discriminatoires du 11 août 1941, dont ceux du commissariat aux questions juives concernant nos confrères de confession israélite leur interdisant d’exercer une profession libérale. D’autre part, des réseaux de résistance à l’occupant se multiplièrent, constituant ainsi avec les patrons des hôpitaux, leurs élèves et de nombreux médecins, tant à Paris qu’en province, un service sanitaire national occulte. Mais, il faut constater que ce gouvernement n’a jamais cru devoir protester contre les mesures raciales et odieuses d’exclusion, de discrimination de déshonneur et de comportements à jamais regrettables pour une période de notre histoire.

Il ne faut pas méconnaître non plus que le 18 octobre 1943, une ordonnance du Gouvernement provisoire de la République française à Alger, annule les dispositions de « l’autorité de fait » de Vichy, contraires à la législation républicaine, tout en maintenant le principe de l’Ordre qui était celui de la 3ème République, séparant la fonction administrative de l’Ordre de son organisation disciplinaire en admettant la coexistence de l’Ordre avec les syndicats.

En 1944, en pleine insurrection parisienne, le commandement des troupes d’occupation stipulait que tout blessé par arme à feu devait être signalé à la police allemande et qu’en cas d’absence de déclaration, il s’exposait aux peines les plus sévères. Le Président Portes du Conseil de l’Ordre des médecins a rappelé à ses confrères que leur mission était de donner les soins aux blessés et de respecter le secret professionnel » : cette motion gravée dans le marbre, figure dans le Hall du Conseil National de l’Ordre, a été adressée à tous les médecins le 8 juillet 1944 : démarche respectée à l’unanimité par l’ensemble du corps médical des médecins exerçant en France.
« L’Ordre des médecins ce jour-là, a acquis de singulières lettres de noblesse et peu de médecins se doutèrent que la protection médicale s’était étendue sur eux ».
Pr J. Judet.

Le « Conseil Supérieur de la Médecine », créé par Vichy, devenu en juillet 1943 le Conseil National de l’Ordre des Médecins produira sa dernière circulaire le 2 juin 1944 en instaurant une carte d’identité professionnelle.

Le 12 octobre 1944, une seconde ordonnance créé un Ordre provisoire qui ne se réunira qu’une seule fois en février 1945 sous l’égide du Pr Pasteur-Valéry-Radot.

L’ordonnance du 24 septembre 1945 signée par Mr Billoux, Ministre communiste de la santé à cette époque, créé définitivement l’Ordre actuel qui se voit « chargé du maintien des principes de moralité, de probité, et de dévouement indispensable à l’exercice de la médecine… et à l’observation des règles dictées par le code de déontologie ».

À l’évidence, le Conseil de l’Ordre des médecins n’a pas été à l’abri de critiques justifiées ou non, de projets de réformes, tel le projet Terquem en 1991, de demandes également de sa suppression par le parti socialiste en janvier 1975, mars 1979, et en 1981, dans une des 110 propositions du candidat Mitterand à la présidence de la République, considérant l’Institution ordinale comme « une offense » pour la démocratie.

L’Ordre des médecins est bien conscient qu’il doit, dans l’intérêt des patients, s’adapter aux évolutions de la société, en fonction des progrès scientifiques, des réformes universitaires, du code de la santé publique et d’une remise à jour permanente des différentes rédactions successives du code de déontologie médicale, nécessitant une réflexion ordinale et collégiale, sous l’autorité d’un Conseiller d’État, membre du Conseil de l’Ordre.

La Cour européenne a rendu en 1988 un arrêt confirmant l’autorité légitime de l’Ordre des médecins tel qu’il existe depuis 1945.

Ces lignes retracent le cheminement de la création de l’Ordre des médecins en réponse au voeu du corps médical et « au-delà de toutes les couches d’opinion de la Nation » comme le rappelait en 1981 le Dr Theil de l’Académie de médecine et ceci dans un souci qui devait respecter la vérité historique et le devoir de mémoire liés à l’histoire du Conseil de l’Ordre des médecins.

C’est dans ces conditions que le Pr Portes envisagea très rapidement la rédaction d’un « code de déontologie médicale », sa préoccupation étant de définir les devoirs qui s’imposeront aux médecins en raison des modifications sociétales naissantes comme des progrès scientifiques et du perfectionnement des techniques médicales, engageant inévitablement, vis-à-vis de la société civile,
la responsabilité du corps médical dans ses décisions, dans ses actes, y compris à propos des problèmes moraux que soulève inévitablement l’exercice de la médecine.

Une circulaire du Premier Ministre en date du 2 octobre 1997 confère aux archives détenues pour la période de l’occupation de 1940 à 1945, le caractère d’archives historiques, permettant leur consultation par les conseils départementaux de l’Ordre des médecins.


Docteur Jean Pouillard,
Ancien Vice-Président du Conseil National de l’Ordre des médecins.

Santé Navale et les Navalais

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Ancien élève de l’École de Santé Navale, Jean-Claude Cuisinier-Raynal est Professeur agrégé de l’Institut de Médecine tropicale du Pharo. Il a partagé sa carrière de tropicaliste et d’interniste entre les hôpitaux d’Afrique (Libreville, Ouagadougou, Dakar) et les hôpitaux d’instruction des armées du Val-de-Grâce, de Marseille et de Bordeaux.
Il a coordonné le réseau de recherche Nord Sud de l’Inserm pour le diabète tropical et a assuré les directions de l’Hôpital d’instruction des armées de Bordeaux, de l’Hôpital Principal de Dakar et de l’Institution nationale des Invalides à Paris.
Actuellement, il est professeur associé à l’Université francophone Senghor d’Alexandrie en Egypte où il enseigne l’évaluation des pratiques hospitalières dans les pays à ressources limitées. Il enseigne également au Centre de Médecine tropicale René Labusquière à l’Université de Bordeaux 2.


Santé Navale et les Navalais, 120 ans d’histoire

Jean-Claude Cuisinier-Raynal, Président ASNOM* Bordeaux Sud Ouest

Cet article a déjà été publié en 2011 sur Santé Médecine et Chirurgie n°0, à la rubrique « Histoire », et ce à l’occasion de la fermeture de l’École du Service de Santé de la Marine : « Santé Navale ». Avec l’aimable autorisation de l’auteur, le Médecin Inspecteur Général, Professeur Jean-Claude Cuisinier-Raynal.


Les Navalais et leur École. C’est le 10 avril 1890 qu’est promulguée la loi créant une École « Principale » du Service de Santé de la Marine. Elle sera implantée à Bordeaux. Cette École hérite de la longue histoire médicale et scientifique des Écoles maritimes des ports : Rochefort (1666), Toulon (1672), Brest (1689).

Construite par la municipalité sur un terrain qui a accueilli successivement des pestiférés, des femmes de mauvaise vie, des mendiants, elle offrira cependant des bâtiments neufs pour la rentrée 1893.
L’École prend très vite son nom d’usage : « Santé Navale ». Elle est conçue sur un modèle peu ordinaire : l’École est militaire, mais les études sont civiles, délivrées par la Faculté de Médecine de Bordeaux, seule habilitée à décerner le doctorat en Médecine.

L’uniforme est celui des aspirants de la Marine, orné du velours cramoisi pour les médecins et vert pour les pharmaciens. Le règlement s’inspire de celui de l’École Navale. Tout ce qui pourrait distraire les élèves de leurs études est sévèrement réglementé… Mais divers usages et festivités contribueront à donner à l’École son socle de traditions. Le terme de « fœtus » qui désigne toujours aujourd’hui les élèves de première année est une survivance du jargon des anciennes Écoles de la Marine.

La guerre 14-18 bouleverse la vie des élèves. Dès le 2 août 1914, toutes les promotions sont dispersées et rejoignent leur poste, de l’Yser aux Dardanelles, sur les navires, dans les régiments, sur tous les fronts. Le 12 novembre 1914, l’élève Chastang en sera la première victime à Dixmude. Au retour des élèves en 1918, s’il y avait parmi eux 350 citations, 13 légions d’honneur, 24 médailles militaires, on compte malheureusement de nombreux disparus : 14 élèves sur 39 de la promotion 1907 sont morts au champ d’honneur. Les plaques apposées sur les murs de l’École gardent le souvenir des 89 élèves et anciens élèves tués à l’ennemi ou morts pour la France dans l’exercice de leur mission. Leur conduite exemplaire vaudra à l’École l’attribution du drapeau de l’École Principale du Service de Santé de la Marine et des Colonies, décoré de la Légion d’honneur en 1935.

Après la guerre, les effectifs de l’École augmentent régulièrement pour satisfaire les demandes du corps de santé colonial. Le nombre d’élèves par promotion s’accroît, le nombre de promotions également du fait de l’allongement des études. De 256 élèves en août 1914, ils seront 450 en 1930.
L’offensive allemande et le bombardement de Bordeaux le 19 juin 1940 contraignent les élèves à une période transitoire d’errance, ils sont repliés sur Montpellier et ne reviendront Cours de la Marne qu’en janvier 45. En Afrique, la défaite a fait éclater l’Empire colonial. Un médecin navalais, Adolphe Sicé, de la promotion 1907, deviendra à Brazzaville Haut Commissaire de l’Afrique française libre. Parmi les camarades qui auront fait le même choix, quatorze Navalais recevront la croix des Compagnons de la Libération. La promotion 2007 les prendra pour parrains.
Les deux guerres successives d’Indochine et d’Algérie marquent la vie de l’École pendant plus de quinze ans de 1945 à 1954. Soixante six élèves et anciens élèves sont morts au champ d’honneur entre 1939 et 1945, trente six en Indochine et en Algérie.
En 1968, les Services de Santé de la Marine, des Troupes de marine, des Armées de Terre et de l’Air fusionnent. L’École principale du service de santé de la Marine devient en 1971 l’École du Service de Santé des Armées (ESSA Bordeaux).
La rentrée 1974 amène une grande nouveauté, l’apparition d’une forte proportion de jeunes filles. C’est une véritable « mutation » de l’espèce jusque là stable des élèves, les jeunes élèves féminins reçoivent d’ailleurs le surnom de « mutantes ». A cette époque post coloniale, les besoins de la coopération médicale sont considérables et l’École compte plus de 700 élèves, chiffre jamais atteint jusqu’alors. Malheureusement, après 1981, il n’y aura plus à Bordeaux de recrutement d’élèves pharmaciens chimistes.

La vie de l’École est rythmée par les cérémonies militaires. Le baptême de promotion est la plus symbolique : depuis 1935, chaque promotion reçoit pour parrain, au cours d’une cérémonie annuelle, le nom d’un ancien élève particulièrement exemplaire. La promotion agenouillée reçoit son nom, inscrit sur le fanion qui lui est remis. Le soir du baptême, le gala de Santé Navale fait partie des évènements de la vie bordelaise. L’École s’est également dotée dès sa création de traditions festives : cérémonies initiatiques d’accueil et de reconnaissance de la famille matriculaire. Fête de l’Aiglon ou de la Saint Luc contribuent à la création d’un esprit d’École : « l’esprit navalais ».

Dès son origine une forte tradition sportive s’est imposée, la pratique de l’escrime, sera même obligatoire pendant plusieurs années. Les équipes de l’École et les clubs sportifs offrent au fil des époques toutes les possibilités en sports individuels ou collectifs. L’aviron, le football, le rugby ont été longtemps les sports roi. Les élèves féminins ont pris le relais et ramènent actuellement une moisson de titres en handball, volley-ball, escrime ou cross.

Entre les années 1950 et 1996, l’École recevra plus de 450 élèves étrangers (dont trente cinq élèves pharmaciens) de 24 nationalités, originaires d’Extrême Orient, du Moyen Orient et surtout d’Afrique sub-saharienne et de Madagascar. Il s’est formé ainsi dans ces pays au cours des ans des générations successives d’anciens élèves, médecins et pharmaciens, qui restent des ambassadeurs de l’Université de Bordeaux et qui gardent un attachement profond à leur École mère.

Santé Navale a toujours été très proche de son Université. La Médecine tropicale, une de ses spécificités, s’est construite avec les Navalais. Lors du centenaire de l’École, en 1990, on comptait près de vingt professeurs navalais en exercice, dont le Président de l’Université. En 1996, l’Université de Bordeaux a décidé de prendre le nom d’Université Victor Segalen, du nom de cet élève de la promotion 1898, devenu célèbre médecin, écrivain et archéologue.

La devise de Santé Navale « Mari transve mare, hominibus semper prodesse » a toujours guidé dès la sortie de l’École les navalais dans le choix de leurs missions ou de leurs carrières « sur mer » ou « au delà des mers ».


Les Navalais et la Médecine Navale

A l’origine, l’Histoire de l’École se confond avec celle du Service de Santé de la Marine. Les médecins de la marine sont à l’origine de l’amélioration des conditions de vie des équipages par l’hygiène et la prophylaxie des maladies infectieuses ou carentielles.
Obéissant aux impératifs de mobilité, de transport et d’action à distance, les Navalais servent pendant la plus grande partie du XXe siècle sur les navires hôpitaux, l’un des symboles du service de santé de la marine, en temps de paix comme en temps de guerre. La Marine étant responsable de la sécurité en mer, ses médecins ont comme missions spécifiques la surveillance des pêches ainsi que les secours par hélitreuillage des malades et blessés en mer. Ils sont actuellement engagés dans les opérations de prévention de la piraterie maritime dans l’Océan Indien et la surveillance des migrants et des réfugiés dans le golfe Persique.


Les Navalais et le Service de Santé de l’Air

A partir de 1938, le Service de Santé de l’Air, récemment créé, s’ouvre aux élèves de Bordeaux. Ces médecins seront les pionniers de la médecine aéronautique pour la surveillance du personnel navigant et pour la physiologie des vols en haute altitude. Leur rôle est déterminant dans les recherches actuelles sur les évacuations sanitaires aériennes internationales à longue distance.


Les Navalais et l’Outremer

1. L’épopée civile du Service de Santé Colonial

Le service outremer sera la mission du plus grand nombre des médecins et pharmaciens issus de l’Ecole de Santé Navale. Les Navalais constitueront dès l’origine, au coté de camarades de l’Ecole de Lyon, l’essentiel du Corps de Santé Colonial. Ce corps, ébauché en 1890, définitivement formé en 1903, organisera la santé publique dans l’empire colonial français. Son histoire va s’accomplir dans le triple domaine des soins, de l’enseignement, et de la recherche.

La lutte historique contre les grandes endémies en Afrique : C’est après la grande guerre que va se développer la prise en infrastructure médico-hospitalière, mais pour lutter efficacement contre les grandes endémies et l’effrayante mortalité infantile, la seule solution sera d’aller au devant des malades en créant, malgré les immenses difficultés de déplacement, des équipes médicales mobiles. Ce système original trouvera son expression la plus exemplaire dans la méthode codifiée dès 1919 par Jamot, pour combattre la maladie du sommeil qui menaçait de dépeupler l’Afrique Noire : unité de direction, spécialisation du personnel, standardisation des pratiques et autonomie financière. La victoire sur la maladie du sommeil, après plusieurs décennies de lutte, est une des plus belles pages de la médecine coloniale. Le Service Général d’Hygiène Mobile et de Prophylaxie (SGHMP) pilotera jusqu’aux indépendances cette lutte contre les grandes endémies.

Les Instituts Pasteur d’Outremer et les Centres de recherche : En 1891, Albert Calmette, médecin de Marine et père du BCG, fonde l’Institut Pasteur de Saïgon. Quatorze Instituts Pasteur seront successivement créés en Afrique, Asie, Madagascar, Moyen Orient, et aux Antilles par des médecins et pharmaciens coloniaux. Il faut inscrire à leur crédit la découverte des vaccins contre la fièvre jaune (J. Laigret, C. Durieux) et la peste (G. Girard, JM Robic). Des centres de recherche et de formation spécialisés pour la trypanosomiase, la lèpre, l’onchocercose, la malnutrition infantile sont également fondés principalement en Afrique Occidentale Française.

L’émergence de la santé publique : Parallèlement à l’action des équipes mobiles, les infrastructures fixes se multiplient de l’hôpital au dispensaire villageois. A la fin des années cinquante, on recense en Afrique près de quatre mille formations sanitaires : 41 grands hôpitaux 593 hôpitaux secondaires, 350 hypnoseries et léproseries, 3000 maternités et centres de santé, auxquels s’ajoutent des centres spécialisés, des pharmacies d’approvisionnement et le maillage des dispensaires…
Le nombre des médecins coloniaux n’était pas en rapport avec l’immensité de leur tâche (800 médecins et pharmaciens sur le terrain en 1957). La formation de collaborateurs fut une préoccupation précoce et constante. Des écoles de Médecine furent fondées dès la fin du XIXe siècle (Pondichéry, Tien-Tsin, Shanghaï, Tananarive) et au début du XXe siècle (Hanoï, Dakar, Vientiane, Pnom Penh) elles eurent une portée considérable, formant des milliers de médecins auxiliaires, infirmiers et sage femmes.

L’Institut de Médecine tropicale du Pharo, créé en 1905 à Marseille est pendant toutes ces années le haut lieu de la formation tropicaliste coloniale, un centre de perfectionnement où, entre deux séjours outre-mer, médecins et pharmaciens viennent préparer des concours et suivre des stages de recyclage ou de spécialisation.

2. Cinquante ans de coopération française

La décolonisation des années soixante n’a pas interrompu cette œuvre, elle s’est poursuivie dans le cadre du Ministère de la Coopération Française jusqu’au début du XXIe siècle. Le formidable élan de développement sanitaire nécessitait pour se poursuivre une période de transition et de formation des indispensables ressources humaines nationales. Les effectifs de médecins navalais mis à disposition seront paradoxalement de plus en plus importants jusqu’en 1980, lorsque la coopération “substitutive” pourra laisser progressivement la place à un partenariat bilatéral.
Après les indépendances des États africains, la lutte contre les grandes endémies est poursuivie par les services nationaux. Les premières campagnes de vaccination contre les maladies infantiles sont alors lancées. Le Réseau International des Instituts Pasteur a pris le relais des “Instituts Pasteur d’Outremer”. Il compte aujourd’hui 32 établissements répartis sur les 5 continents.

Les 41 hôpitaux coloniaux ont été transférés aux États en 1960, certains ont gardé à titre transitoire un statut international. L’Hôpital Principal de Dakar, construit à partir de 1890, restera sous une double tutelle franco-sénégalaise jusqu’en 1999. Le premier directeur sénégalais a pris ses fonctions en 2008.
Les Écoles de Médecine en Afrique, à Madagascar et en Asie se sont transformées à partir de 1960 en Faculté, puis en Université. L’Institut de Médecine tropicale du Pharo est resté aujourd’hui une référence biologique et médicale en santé tropicale, le creuset de doctrines et de méthodes originales. Ses locaux abritent de nombreux colloques et congrès internationaux. Il a reçu en 1992, en remerciement pour le travail des médecins militaires français dans l’éradication de la variole, la médaille du Center for Desease Control (CDC USA).

3. Les Navalais aujourd’hui dans le monde : Les missions humanitaires internationales

Le concept de mission humanitaire répond aux situations d’urgence apparues après les indépendances. Les guerres civiles, les catastrophes naturelles exigeaient la création d’un dispositif d’aide d’urgence aux populations. L’Élément Médical Militaire d’Intervention Rapide (EMMIR) interviendra pour la première fois en 1968 lors du conflit du Biafra. Puis ses interventions se succèderont lors des conflits à Amman en Jordanie (1970) et au Tchad, ou lors des catastrophes du Bengladesh, du Pérou, du Nicaragua ou de Mexico en 1985. D’autres interventions d’assistance humanitaires seront effectuées lors du cyclone Hugo aux Antilles, à Beyrouth en 1989, au Kurdistan, à Dubrovnik en 1991, au Cambodge et en Somalie en 1992.
Après la première guerre du Golfe en 1991, de nouveaux conflits régionaux émergent. Les interventions sont placées le plus souvent sous l’autorité de l’Organisation des Nations Unies (ONU). Elles peuvent être militaro-humanitaires dans un contexte hostile, ou purement humanitaires : secours d’urgence au profit de populations sinistrées en cas de catastrophes naturelles, ou de lutte contre les épidémies. Ces opérations depuis quelques années se succèdent de façon quasi ininterrompue, et se superposent souvent : missions au Rwanda en 1994 ou au Timor oriental en 1999, séisme du Pakistan en 2005, aide aux expatriés au Liban en 2006.
Désormais, dans la gestion des crises sanitaires internationales, les médecins militaires interviennent dans la phase initiale des catastrophes de grande ampleur. Le relais est passé lorsqu’une organisation internationale ou non gouvernementale (ONG) est en capacité d’agir efficacement. En 2010, le séisme d’Haïti, avec 200.000 morts, a nécessité la mise en pratique de ce nouveau partenariat.

Pendant ces quarante années de missions humanitaires, les Navalais ont maintenu leur tradition d’attachement à l’Outremer. Ils ont pu y conjuguer leur attirance pour les horizons lointains, les responsabilités précoces, leur goût de l’action et leur volonté de servir.


En ce début de XXIe siècle, l’École a poursuivi son évolution, la féminisation a continué à progresser, dépassant 60 % des effectifs. Les stages de préparation militaire et sportive se sont renforcés. La perspective de servir dans des missions extérieures à composante humanitaire, de plus en plus fréquente, a remplacé le rêve d’outremer des générations précédentes.

L’École a accueilli en 2008 sa dernière promotion baptisée en 2010 avec comme nom de parrain “Santé Navale”. Elle a admis depuis sa création, 9150 élèves, dont 637 Navalaises et 464 élèves étrangers.

Une longue chronique s’achève : le combat permanent d’une École militaire “pas comme les autres” pour son droit à la différence. En juin 2011, cette École mythique, brisée dans son élan, fermera définitivement ses portes. Elle aura été pendant 120 ans la pionnière de deux valeurs porteuses pour ses élèves de rêve et d’avenir : la vocation internationale humanitaire et le partage avec la société civile.


Jean-Claude Cuisinier-Raynal,
Président ASNOM(*) Bordeaux Sud Ouest.

(*) association des anciens élèves de Santé Navale

 

Chronique médicale : « Des maux aux mots »

Statue de Jean-François Champollion – cour du Collège de France

Être la coqueluche du tout-Paris ? Ou prendre la capitale en grippe ? Il semble qu’en français, les deux maladies-sœurs aient connu, après quelques tribulations, des destins linguistiques opposés. Avec un second degré, l’opposition s’accentue : car si « j’ai pris mon rhume en grippe » (à l’instar de Sacha Guitry), voire si « j’ai pris en grippe (…) la médecine » (suivant Paul-Louis Courier), rien ne m’empêche en revanche de railler (avec Philippe Labro) « la nouvelle coqueluche de la psychiatrie internationale ».


Grippe et coqueluche

Anne Szulmaster, Collège de France, Chaire de Théorie Linguistique, Paris


C’est sous des angles différents que sont ainsi appréhendées et dénommées ces deux pathologies aiguës et contagieuses, de sorte qu’elles transportent dans l’espace et le temps leur imaginaire propre, tout en se rejoignant quelquefois.

La grippe littéralement est celle qui saisit : du francique grîpan « saisir violemment » ont éclôt le gotique greipan, l’ancien scandinave grîpa, l’ancien français grip(p)er (XVe s.), corollaire à griffer et grimper, avant d’essaimer sur la moitié de l’Europe, de l’Eurasie voire au-delà. L’acception médicale est venue se greffer sur un ancien terme grippe préexistant au XIIIe s et renvoyant à la très concrète « griffe » ; l’oiseau de grip, qui vit de rapines grâce à ses griffes et son bec, conserve ce sens 4 siècles plus tard ; tout comme, le chat a gripé le serin encore deux siècles après. Diverses formes dérivées vont apparaître au fil du temps : agripper (XVe s.), gripet (XXe s. régional), « rampe rapide, chemin raide où l’on se cramponne ». On relève aussi grippement (XVIIe s.), grippage et (se) gripper, (XIXe s.) cette fois, pour dénoter l’ « arrêt », le « blocage » ; avec quelque ironie, de toutes récentes manchettes nous mettaient ainsi en garde : « Quand le système de santé se grippe », et dans un autre registre : « La Grèce grippe l’Union ». Une nouvelle nuance surgit avec grippeler (XIXe s.) « plisser, froncer, grimacer », venant renforcer l’un des sens secondaires de se gripper.

À côté de ces dérivés, vont éclore une kyrielle de composés expressifs, au registre de l’ humour et du sarcasme autour de la saisie : du grippe-sous ou ses variantes grippe-argent et grippe-liard, au grippe-chair (archer) et grippe-coquin (gendarme, traquenard) en passant par notre familier grippeminet immortalisé en Grippeminaud par La Fontaine avant d’être repris à l’unisson, alias grippe-fromage, en passant encore par le malheureux grippe-sol (du Palais de Justice) et par les plus opaques grippe-Jésus (sauveteur), Grippe-Anglade (jeu), et Grippe de Rousse (roche maritime). Quant au sens de « caprice », impulsion brusque, désir qui assaille, il a jailli au XVIIe s. pour retomber dans l’oubli de nos jours : plus personne ne songerait à dire comme St- Simon, évoquant le duc de Noailles : « c’est un homme de grippe, de fantaisie et d’impétuosité successive » ou comme Lesage : « Mme la marquise, notre maîtresse, est un peu grippée de philosophie »…

À peine le terme grippe était-il introduit dans le Journal de médecine en 1763 pour qualifier la fameuse « maladie épidémique » que l’antiphrase prendre en grippe entrait à son tour dans la langue commune (1788). Car le versant négatif du caprice est le préjugé défavorable : on n’est plus grippé de ou grippé pour, mais grippé contre, et on se prend de grippe contre, façon Marquise de Sévigné : « Votre esprit est grippé contre tout l’univers ». En revanche, deux siècles s’écoulent avant que la coqueluche « maladie » prenne sa facette d’ « engouement ».

Car toute autre est la source du terme coqueluche. La métaphore de la saisie cède la place à celle du coq, la toux convulsive de cette maladie étant associée au chant du coq. L’étymologie reste vivante si l’on en croit certains auteurs tels que Violette Leduc : « Vadrouillent dans ma tête (…) ma coqueluche, mon chant du coq, mes quintes » (1964) Mais cette métaphore vient se greffer, par réanalyse, sur la métonymie de coqueluchon (XVIe s.), ce capuchon (XVe s. mais encore d’actualité) avec lequel se couvrait la tête le patient contaminé, issu d’un lointain cucullus latin « capuchon » via l’italien cuculuccia. Sans doute l’image du Capucin et du coqueluchon de moine flottait-elle encore dans l’esprit des marchands de coquilles, quand ils baptisèrent ainsi familièrement un certain mollusque : la cuculée auriculifère. Peut-être même celle des docteurs en droit de l’époque de Rabelais, portant chaperon nommé coquillon. Aux antipodes de l’agacement et de la prise de grippe, ledit coqueluchon a, dès le XVIIe s., figuré la passion, au sens fugitif d’ « avoir le béguin » (nom d’une coiffe, à l’origine), ou « une toquade/tocade », d’ « être coiffé », d’où l’expression qui court toujours : « être une coqueluche, la coqueluche de quelqu’un ».

Que de grippés (1782) et d’encoqueluchés (1583), devenus coquelucheux, retrouve-t-on couchés… sur le papier ! Textes d’illustres écrivains, témoignant comme patients ou simples observateurs. Certains rapprochent ou assimilent les deux maux : « un malheureux cassé en deux par la coqueluche ou la grippe » (Gide parlant de Valéry) ; « Nous avons craint une coqueluche, mais ce ne sera qu’une grippe, bien assez pénible pour la pâlotte, enfouie dans un bonnet de sa maman » (Mallarmé). Peu nombreux sont les minimalistes qui réduisent les deux au rhume : « une maladie aiant forme de reume ou de cathairre qu’on appela la coqueluche » (Pierre de l’Estoile, XVIe s.) ; « Vous avez peut-être ouï parler de ces mauvais rhumes épidémiques, auxquels les Français, qui nomment tout, ont donné le nom de grippe » (Pougens) ; « Oh ! La coqueluche, après tout, ce n’est qu’une espèce de rhume ! » (Pagnol), « Mais le parisien qui rit de tout, appelle ces rhumes dangereux la grippe, la coquette » (Mercier). Car la plupart, maximalistes, y voient un fléau : « une maladie qu’on nomma la coqueluche la parcourut [la France] toute entière : la peste ravagea Paris » ; (Nicolas-Simon Linguet, XVIIIe s.) ; « La grippe fait bien des ravages. C’est un autre choléra qui décime presque la population à certains endroits » (Guérin). En somme, le clivage contemporain ne ferait que perpétuer l’ancien : Le Monde ne titrait-il pas il y a peu (7 avril 2010, p. 17) : « Grippe A : un ‘Timisoara’ sanitaire » ? On prédisait « la pire des épidémies que le monde aurait à affronter au XXIe s. » avant de se rendre à l’évidence : « Le virus n’a pas l’air plus sévère qu’une souche de grippe saisonnière ».

C’est tout de même, depuis des siècles, la grippe qui des deux maux l’emporte, en vocabulaire stigmatisant et en représentations négatives, sous la plume des écrivains, notamment. Qu’elle soit « bonne », « belle », et « fameuse », ou « mauvaise », « maligne », « forte », « prolongée », « violente », « féroce », « noire » et « carabinée », tour à tour, on « la cuve » ou la « couve », puis on « l’a », on « la prend », « l’attrape », « la pige », bref on « en souffre » voire on « en succombe ». Car la maudite male-grippe (comme on disait jadis), « guette », « travaille », « moleste », « empoigne », « pince », « attaque », « s’empare », « paralyse », « terrasse », « enlève », « tue », « emporte », « décime », « ravage », en somme « règne ». Tantôt, on la voit s’acharner sur tel personnage, chez Musset par exemple : « J’en suis, je crois, à ma douzième grippe de l’hiver ; je vais attraper ma treizième » (1837) ; tantôt sur tel auteur, comme George Sand, dont la plainte égrène la correspondance : « la grippe et l’air de Paris m’ont donné un idiotisme spleenétique » (1840). Ceux qui prennent le parti de sourire en fantasmant ne sont pas les moins atteints : « c’était la tête que visaient sûrement les microbes de la grippe. Il [Mangeclous] les imaginait noirs et velus, avec de ronds yeux rouges et furieux » (Albert Cohen, 1938) ; « Une soudaine ‘grippe de Londres’, intruse comme les chats dans les cimetières » (Malraux, 1976) ; « le spectre de la grippe personnifié par un vieillard grincheux à plat ventre dans un paysage nappé de brume » (Georges Perec, 1978). De rares connotations positives ou humoristiques se profilent dès que la maladie est mise à distance ou s’évanouit ; par métaphore : « Une grippe amoureuse » (René Fallet, 1947) ; « Tant de fous et d’amoureux/qui se sont perdus par leurs grippes » (Corneille, Poésies diverses), « L’amour se prend comme la grippe » (Jean Anouilh, 1950) ; ou par quelque jeu euphonique : « je pris en grippe son bric-à-brac » (Hervé Guibert, 1990) ; « Il avait réalisé une centaine de dollars, de grippe et de grappe » (Gabrielle Roy, 1945). À rebours de la grippe, les connotations positives de coqueluche fleurissent, du XVIIe s. à nos jours, en une pléiade d’expressions populaires et littéraires. Autour des personnes : la coqueluche des femmes/de ces dames (La Bruyère, Rétif de la bretonne, Anatole France, Diderot, etc.), et on notera au passage le parallèle coqueluche/choléra de Blondin (1982), faisant écho, sur un autre registre cette fois, à grippe/choléra : « Si M. Mauriac est le choléra des jeunes hommes, il est en même temps la coqueluche des vieilles dames ». Autour des affects, comme chez Zola : « cette coqueluche de tendresse » (1877), rejoignant par un autre biais « la grippe amoureuse ». Enfin autour de lieux et de temps : « la coqueluche du Faubourg Saint-Germain », « des Académies », « Je suis la coqueluche du XXe s. » (Villiers de L’Isle Adam, 1883, Céline, 1961, Eluard, 1930). Voire quelque humoristique métaphore broncho-pulmonaire : « les crises sonores de coqueluche des orgues pneumatiques » (Cendrars, 1948).

Mais que se passe-t-il hors de nos frontières ? Pour la grippe, deux grandes aires se démarquent nettement. La zone influenza et ses variantes s’étend sur diverses langues indo-européennes : langues germaniques (notamment anglais, danois, suédois, norvégien, islandais, yidiche) ; langues celtiques (gallois, irlandais) ; certaines langues romanes (italien, catalan partiellement) ; et diverses langues non indo-européennes (ex. finnois, hongrois, maltais, créole haïtien, malais, indonésien, partiellement japonais et hébreu). La zone grippe et ses variantes recouvre d’autres langues indo-européennes : germaniques (allemand, néerlandais et afrikaans), toutes les langues slaves, baltes ainsi qu’albanais, grec et certaines langues romanes (espagnol, portugais, roumain) ; et diverses langues non indo-européennes (turc, azeri, basque partiellement). Un peu partout ailleurs, on a recours à des racines autochtones auxquelles s’adjoint parfois, une dénomination mixte. Relevons les termes imagés chinois renvoyant à « vent-mal », japonais à « propagation-nature(-rhume) » et hébraïque à « débordement ». Le français lui-même a connu, au début du XXe s., une appellation hybride, aujourd’hui désuète dans le composé grippe-influenza ; et la situation est encore flottante à l’époque d’Antonin Artaud, qui en fait (1938) deux maux distincts : « une spécialité de nos pays : zona, influenza, grippe, rhumatismes, sinusite, polynévrite, etc. ». Enfin, sans surprise, les grippes espagnole, mexicaine et chinoise ne sont pas qualifiées comme telles par les langues correspondantes. Tant il est vrai que « l’enfer, c’est les autres »…

Le paysage est plutôt éclaté et coloré, pour la coqueluche. Au « chant du coq » français répond la tosse canina/asinina « toux canine, de l’âne » italienne, (à côté de pertosse), et la tos ferina « toux (d’animal) féroce » de l’espagnol. On rencontre des termes onomatopéiques comme l’anglais (w)hooping-cough « toux houp ! ». Mais le plus souvent descriptifs, comme « toux-hoquet » dans le domaine germanique et celtique, « toux convulsive » en portugais et roumain, « toux noire » en tchèque et en slovaque, « grande toux » en slovène et bulgare, et « toux de 100 jours », en japonais. Remarquable aussi est la contamination par… emprunts : le russe kokljush, le polonais koklusz et le lithuanien koklusas sont made in France, tout comme le portugais brésilien qui conserve une coqueluche intégrale.

Bien moins redoutable que son concurrent peste-choléra, le binôme grippe-coqueluche ne vient-il pas hanter pourtant, et parfois enchanter la langue à travers le temps et les représentations des sujets parlants ?

Anne Szulmajster-Celnikier