Santé Navale et les Navalais

Ancien élève de l’École de Santé Navale, Jean-Claude Cuisinier-Raynal est Professeur agrégé de l’Institut de Médecine tropicale du Pharo. Il a partagé sa carrière de tropicaliste et d’interniste entre les hôpitaux d’Afrique (Libreville, Ouagadougou, Dakar) et les hôpitaux d’instruction des armées du Val-de-Grâce, de Marseille et de Bordeaux.
Il a coordonné le réseau de recherche Nord Sud de l’Inserm pour le diabète tropical et a assuré les directions de l’Hôpital d’instruction des armées de Bordeaux, de l’Hôpital Principal de Dakar et de l’Institution nationale des Invalides à Paris.
Actuellement, il est professeur associé à l’Université francophone Senghor d’Alexandrie en Egypte où il enseigne l’évaluation des pratiques hospitalières dans les pays à ressources limitées. Il enseigne également au Centre de Médecine tropicale René Labusquière à l’Université de Bordeaux 2.


Santé Navale et les Navalais, 120 ans d’histoire

Jean-Claude Cuisinier-Raynal, Président ASNOM* Bordeaux Sud Ouest

Cet article a déjà été publié en 2011 sur Santé Médecine et Chirurgie n°0, à la rubrique « Histoire », et ce à l’occasion de la fermeture de l’École du Service de Santé de la Marine : « Santé Navale ». Avec l’aimable autorisation de l’auteur, le Médecin Inspecteur Général, Professeur Jean-Claude Cuisinier-Raynal.


Les Navalais et leur École. C’est le 10 avril 1890 qu’est promulguée la loi créant une École « Principale » du Service de Santé de la Marine. Elle sera implantée à Bordeaux. Cette École hérite de la longue histoire médicale et scientifique des Écoles maritimes des ports : Rochefort (1666), Toulon (1672), Brest (1689).

Construite par la municipalité sur un terrain qui a accueilli successivement des pestiférés, des femmes de mauvaise vie, des mendiants, elle offrira cependant des bâtiments neufs pour la rentrée 1893.
L’École prend très vite son nom d’usage : « Santé Navale ». Elle est conçue sur un modèle peu ordinaire : l’École est militaire, mais les études sont civiles, délivrées par la Faculté de Médecine de Bordeaux, seule habilitée à décerner le doctorat en Médecine.

L’uniforme est celui des aspirants de la Marine, orné du velours cramoisi pour les médecins et vert pour les pharmaciens. Le règlement s’inspire de celui de l’École Navale. Tout ce qui pourrait distraire les élèves de leurs études est sévèrement réglementé… Mais divers usages et festivités contribueront à donner à l’École son socle de traditions. Le terme de « fœtus » qui désigne toujours aujourd’hui les élèves de première année est une survivance du jargon des anciennes Écoles de la Marine.

La guerre 14-18 bouleverse la vie des élèves. Dès le 2 août 1914, toutes les promotions sont dispersées et rejoignent leur poste, de l’Yser aux Dardanelles, sur les navires, dans les régiments, sur tous les fronts. Le 12 novembre 1914, l’élève Chastang en sera la première victime à Dixmude. Au retour des élèves en 1918, s’il y avait parmi eux 350 citations, 13 légions d’honneur, 24 médailles militaires, on compte malheureusement de nombreux disparus : 14 élèves sur 39 de la promotion 1907 sont morts au champ d’honneur. Les plaques apposées sur les murs de l’École gardent le souvenir des 89 élèves et anciens élèves tués à l’ennemi ou morts pour la France dans l’exercice de leur mission. Leur conduite exemplaire vaudra à l’École l’attribution du drapeau de l’École Principale du Service de Santé de la Marine et des Colonies, décoré de la Légion d’honneur en 1935.

Après la guerre, les effectifs de l’École augmentent régulièrement pour satisfaire les demandes du corps de santé colonial. Le nombre d’élèves par promotion s’accroît, le nombre de promotions également du fait de l’allongement des études. De 256 élèves en août 1914, ils seront 450 en 1930.
L’offensive allemande et le bombardement de Bordeaux le 19 juin 1940 contraignent les élèves à une période transitoire d’errance, ils sont repliés sur Montpellier et ne reviendront Cours de la Marne qu’en janvier 45. En Afrique, la défaite a fait éclater l’Empire colonial. Un médecin navalais, Adolphe Sicé, de la promotion 1907, deviendra à Brazzaville Haut Commissaire de l’Afrique française libre. Parmi les camarades qui auront fait le même choix, quatorze Navalais recevront la croix des Compagnons de la Libération. La promotion 2007 les prendra pour parrains.
Les deux guerres successives d’Indochine et d’Algérie marquent la vie de l’École pendant plus de quinze ans de 1945 à 1954. Soixante six élèves et anciens élèves sont morts au champ d’honneur entre 1939 et 1945, trente six en Indochine et en Algérie.
En 1968, les Services de Santé de la Marine, des Troupes de marine, des Armées de Terre et de l’Air fusionnent. L’École principale du service de santé de la Marine devient en 1971 l’École du Service de Santé des Armées (ESSA Bordeaux).
La rentrée 1974 amène une grande nouveauté, l’apparition d’une forte proportion de jeunes filles. C’est une véritable « mutation » de l’espèce jusque là stable des élèves, les jeunes élèves féminins reçoivent d’ailleurs le surnom de « mutantes ». A cette époque post coloniale, les besoins de la coopération médicale sont considérables et l’École compte plus de 700 élèves, chiffre jamais atteint jusqu’alors. Malheureusement, après 1981, il n’y aura plus à Bordeaux de recrutement d’élèves pharmaciens chimistes.

La vie de l’École est rythmée par les cérémonies militaires. Le baptême de promotion est la plus symbolique : depuis 1935, chaque promotion reçoit pour parrain, au cours d’une cérémonie annuelle, le nom d’un ancien élève particulièrement exemplaire. La promotion agenouillée reçoit son nom, inscrit sur le fanion qui lui est remis. Le soir du baptême, le gala de Santé Navale fait partie des évènements de la vie bordelaise. L’École s’est également dotée dès sa création de traditions festives : cérémonies initiatiques d’accueil et de reconnaissance de la famille matriculaire. Fête de l’Aiglon ou de la Saint Luc contribuent à la création d’un esprit d’École : « l’esprit navalais ».

Dès son origine une forte tradition sportive s’est imposée, la pratique de l’escrime, sera même obligatoire pendant plusieurs années. Les équipes de l’École et les clubs sportifs offrent au fil des époques toutes les possibilités en sports individuels ou collectifs. L’aviron, le football, le rugby ont été longtemps les sports roi. Les élèves féminins ont pris le relais et ramènent actuellement une moisson de titres en handball, volley-ball, escrime ou cross.

Entre les années 1950 et 1996, l’École recevra plus de 450 élèves étrangers (dont trente cinq élèves pharmaciens) de 24 nationalités, originaires d’Extrême Orient, du Moyen Orient et surtout d’Afrique sub-saharienne et de Madagascar. Il s’est formé ainsi dans ces pays au cours des ans des générations successives d’anciens élèves, médecins et pharmaciens, qui restent des ambassadeurs de l’Université de Bordeaux et qui gardent un attachement profond à leur École mère.

Santé Navale a toujours été très proche de son Université. La Médecine tropicale, une de ses spécificités, s’est construite avec les Navalais. Lors du centenaire de l’École, en 1990, on comptait près de vingt professeurs navalais en exercice, dont le Président de l’Université. En 1996, l’Université de Bordeaux a décidé de prendre le nom d’Université Victor Segalen, du nom de cet élève de la promotion 1898, devenu célèbre médecin, écrivain et archéologue.

La devise de Santé Navale « Mari transve mare, hominibus semper prodesse » a toujours guidé dès la sortie de l’École les navalais dans le choix de leurs missions ou de leurs carrières « sur mer » ou « au delà des mers ».


Les Navalais et la Médecine Navale

A l’origine, l’Histoire de l’École se confond avec celle du Service de Santé de la Marine. Les médecins de la marine sont à l’origine de l’amélioration des conditions de vie des équipages par l’hygiène et la prophylaxie des maladies infectieuses ou carentielles.
Obéissant aux impératifs de mobilité, de transport et d’action à distance, les Navalais servent pendant la plus grande partie du XXe siècle sur les navires hôpitaux, l’un des symboles du service de santé de la marine, en temps de paix comme en temps de guerre. La Marine étant responsable de la sécurité en mer, ses médecins ont comme missions spécifiques la surveillance des pêches ainsi que les secours par hélitreuillage des malades et blessés en mer. Ils sont actuellement engagés dans les opérations de prévention de la piraterie maritime dans l’Océan Indien et la surveillance des migrants et des réfugiés dans le golfe Persique.


Les Navalais et le Service de Santé de l’Air

A partir de 1938, le Service de Santé de l’Air, récemment créé, s’ouvre aux élèves de Bordeaux. Ces médecins seront les pionniers de la médecine aéronautique pour la surveillance du personnel navigant et pour la physiologie des vols en haute altitude. Leur rôle est déterminant dans les recherches actuelles sur les évacuations sanitaires aériennes internationales à longue distance.


Les Navalais et l’Outremer

1. L’épopée civile du Service de Santé Colonial

Le service outremer sera la mission du plus grand nombre des médecins et pharmaciens issus de l’Ecole de Santé Navale. Les Navalais constitueront dès l’origine, au coté de camarades de l’Ecole de Lyon, l’essentiel du Corps de Santé Colonial. Ce corps, ébauché en 1890, définitivement formé en 1903, organisera la santé publique dans l’empire colonial français. Son histoire va s’accomplir dans le triple domaine des soins, de l’enseignement, et de la recherche.

La lutte historique contre les grandes endémies en Afrique : C’est après la grande guerre que va se développer la prise en infrastructure médico-hospitalière, mais pour lutter efficacement contre les grandes endémies et l’effrayante mortalité infantile, la seule solution sera d’aller au devant des malades en créant, malgré les immenses difficultés de déplacement, des équipes médicales mobiles. Ce système original trouvera son expression la plus exemplaire dans la méthode codifiée dès 1919 par Jamot, pour combattre la maladie du sommeil qui menaçait de dépeupler l’Afrique Noire : unité de direction, spécialisation du personnel, standardisation des pratiques et autonomie financière. La victoire sur la maladie du sommeil, après plusieurs décennies de lutte, est une des plus belles pages de la médecine coloniale. Le Service Général d’Hygiène Mobile et de Prophylaxie (SGHMP) pilotera jusqu’aux indépendances cette lutte contre les grandes endémies.

Les Instituts Pasteur d’Outremer et les Centres de recherche : En 1891, Albert Calmette, médecin de Marine et père du BCG, fonde l’Institut Pasteur de Saïgon. Quatorze Instituts Pasteur seront successivement créés en Afrique, Asie, Madagascar, Moyen Orient, et aux Antilles par des médecins et pharmaciens coloniaux. Il faut inscrire à leur crédit la découverte des vaccins contre la fièvre jaune (J. Laigret, C. Durieux) et la peste (G. Girard, JM Robic). Des centres de recherche et de formation spécialisés pour la trypanosomiase, la lèpre, l’onchocercose, la malnutrition infantile sont également fondés principalement en Afrique Occidentale Française.

L’émergence de la santé publique : Parallèlement à l’action des équipes mobiles, les infrastructures fixes se multiplient de l’hôpital au dispensaire villageois. A la fin des années cinquante, on recense en Afrique près de quatre mille formations sanitaires : 41 grands hôpitaux 593 hôpitaux secondaires, 350 hypnoseries et léproseries, 3000 maternités et centres de santé, auxquels s’ajoutent des centres spécialisés, des pharmacies d’approvisionnement et le maillage des dispensaires…
Le nombre des médecins coloniaux n’était pas en rapport avec l’immensité de leur tâche (800 médecins et pharmaciens sur le terrain en 1957). La formation de collaborateurs fut une préoccupation précoce et constante. Des écoles de Médecine furent fondées dès la fin du XIXe siècle (Pondichéry, Tien-Tsin, Shanghaï, Tananarive) et au début du XXe siècle (Hanoï, Dakar, Vientiane, Pnom Penh) elles eurent une portée considérable, formant des milliers de médecins auxiliaires, infirmiers et sage femmes.

L’Institut de Médecine tropicale du Pharo, créé en 1905 à Marseille est pendant toutes ces années le haut lieu de la formation tropicaliste coloniale, un centre de perfectionnement où, entre deux séjours outre-mer, médecins et pharmaciens viennent préparer des concours et suivre des stages de recyclage ou de spécialisation.

2. Cinquante ans de coopération française

La décolonisation des années soixante n’a pas interrompu cette œuvre, elle s’est poursuivie dans le cadre du Ministère de la Coopération Française jusqu’au début du XXIe siècle. Le formidable élan de développement sanitaire nécessitait pour se poursuivre une période de transition et de formation des indispensables ressources humaines nationales. Les effectifs de médecins navalais mis à disposition seront paradoxalement de plus en plus importants jusqu’en 1980, lorsque la coopération “substitutive” pourra laisser progressivement la place à un partenariat bilatéral.
Après les indépendances des États africains, la lutte contre les grandes endémies est poursuivie par les services nationaux. Les premières campagnes de vaccination contre les maladies infantiles sont alors lancées. Le Réseau International des Instituts Pasteur a pris le relais des “Instituts Pasteur d’Outremer”. Il compte aujourd’hui 32 établissements répartis sur les 5 continents.

Les 41 hôpitaux coloniaux ont été transférés aux États en 1960, certains ont gardé à titre transitoire un statut international. L’Hôpital Principal de Dakar, construit à partir de 1890, restera sous une double tutelle franco-sénégalaise jusqu’en 1999. Le premier directeur sénégalais a pris ses fonctions en 2008.
Les Écoles de Médecine en Afrique, à Madagascar et en Asie se sont transformées à partir de 1960 en Faculté, puis en Université. L’Institut de Médecine tropicale du Pharo est resté aujourd’hui une référence biologique et médicale en santé tropicale, le creuset de doctrines et de méthodes originales. Ses locaux abritent de nombreux colloques et congrès internationaux. Il a reçu en 1992, en remerciement pour le travail des médecins militaires français dans l’éradication de la variole, la médaille du Center for Desease Control (CDC USA).

3. Les Navalais aujourd’hui dans le monde : Les missions humanitaires internationales

Le concept de mission humanitaire répond aux situations d’urgence apparues après les indépendances. Les guerres civiles, les catastrophes naturelles exigeaient la création d’un dispositif d’aide d’urgence aux populations. L’Élément Médical Militaire d’Intervention Rapide (EMMIR) interviendra pour la première fois en 1968 lors du conflit du Biafra. Puis ses interventions se succèderont lors des conflits à Amman en Jordanie (1970) et au Tchad, ou lors des catastrophes du Bengladesh, du Pérou, du Nicaragua ou de Mexico en 1985. D’autres interventions d’assistance humanitaires seront effectuées lors du cyclone Hugo aux Antilles, à Beyrouth en 1989, au Kurdistan, à Dubrovnik en 1991, au Cambodge et en Somalie en 1992.
Après la première guerre du Golfe en 1991, de nouveaux conflits régionaux émergent. Les interventions sont placées le plus souvent sous l’autorité de l’Organisation des Nations Unies (ONU). Elles peuvent être militaro-humanitaires dans un contexte hostile, ou purement humanitaires : secours d’urgence au profit de populations sinistrées en cas de catastrophes naturelles, ou de lutte contre les épidémies. Ces opérations depuis quelques années se succèdent de façon quasi ininterrompue, et se superposent souvent : missions au Rwanda en 1994 ou au Timor oriental en 1999, séisme du Pakistan en 2005, aide aux expatriés au Liban en 2006.
Désormais, dans la gestion des crises sanitaires internationales, les médecins militaires interviennent dans la phase initiale des catastrophes de grande ampleur. Le relais est passé lorsqu’une organisation internationale ou non gouvernementale (ONG) est en capacité d’agir efficacement. En 2010, le séisme d’Haïti, avec 200.000 morts, a nécessité la mise en pratique de ce nouveau partenariat.

Pendant ces quarante années de missions humanitaires, les Navalais ont maintenu leur tradition d’attachement à l’Outremer. Ils ont pu y conjuguer leur attirance pour les horizons lointains, les responsabilités précoces, leur goût de l’action et leur volonté de servir.


En ce début de XXIe siècle, l’École a poursuivi son évolution, la féminisation a continué à progresser, dépassant 60 % des effectifs. Les stages de préparation militaire et sportive se sont renforcés. La perspective de servir dans des missions extérieures à composante humanitaire, de plus en plus fréquente, a remplacé le rêve d’outremer des générations précédentes.

L’École a accueilli en 2008 sa dernière promotion baptisée en 2010 avec comme nom de parrain “Santé Navale”. Elle a admis depuis sa création, 9150 élèves, dont 637 Navalaises et 464 élèves étrangers.

Une longue chronique s’achève : le combat permanent d’une École militaire “pas comme les autres” pour son droit à la différence. En juin 2011, cette École mythique, brisée dans son élan, fermera définitivement ses portes. Elle aura été pendant 120 ans la pionnière de deux valeurs porteuses pour ses élèves de rêve et d’avenir : la vocation internationale humanitaire et le partage avec la société civile.


Jean-Claude Cuisinier-Raynal,
Président ASNOM(*) Bordeaux Sud Ouest.

(*) association des anciens élèves de Santé Navale

 

Chronique médicale : « Des maux aux mots »

Être la coqueluche du tout-Paris ? Ou prendre la capitale en grippe ? Il semble qu’en français, les deux maladies-sœurs aient connu, après quelques tribulations, des destins linguistiques opposés. Avec un second degré, l’opposition s’accentue : car si « j’ai pris mon rhume en grippe » (à l’instar de Sacha Guitry), voire si « j’ai pris en grippe (…) la médecine » (suivant Paul-Louis Courier), rien ne m’empêche en revanche de railler (avec Philippe Labro) « la nouvelle coqueluche de la psychiatrie internationale ».


Grippe et coqueluche

Anne Szulmaster, Collège de France, Chaire de Théorie Linguistique, Paris


C’est sous des angles différents que sont ainsi appréhendées et dénommées ces deux pathologies aiguës et contagieuses, de sorte qu’elles transportent dans l’espace et le temps leur imaginaire propre, tout en se rejoignant quelquefois.

La grippe littéralement est celle qui saisit : du francique grîpan « saisir violemment » ont éclôt le gotique greipan, l’ancien scandinave grîpa, l’ancien français grip(p)er (XVe s.), corollaire à griffer et grimper, avant d’essaimer sur la moitié de l’Europe, de l’Eurasie voire au-delà. L’acception médicale est venue se greffer sur un ancien terme grippe préexistant au XIIIe s et renvoyant à la très concrète « griffe » ; l’oiseau de grip, qui vit de rapines grâce à ses griffes et son bec, conserve ce sens 4 siècles plus tard ; tout comme, le chat a gripé le serin encore deux siècles après. Diverses formes dérivées vont apparaître au fil du temps : agripper (XVe s.), gripet (XXe s. régional), « rampe rapide, chemin raide où l’on se cramponne ». On relève aussi grippement (XVIIe s.), grippage et (se) gripper, (XIXe s.) cette fois, pour dénoter l’ « arrêt », le « blocage » ; avec quelque ironie, de toutes récentes manchettes nous mettaient ainsi en garde : « Quand le système de santé se grippe », et dans un autre registre : « La Grèce grippe l’Union ». Une nouvelle nuance surgit avec grippeler (XIXe s.) « plisser, froncer, grimacer », venant renforcer l’un des sens secondaires de se gripper.

À côté de ces dérivés, vont éclore une kyrielle de composés expressifs, au registre de l’ humour et du sarcasme autour de la saisie : du grippe-sous ou ses variantes grippe-argent et grippe-liard, au grippe-chair (archer) et grippe-coquin (gendarme, traquenard) en passant par notre familier grippeminet immortalisé en Grippeminaud par La Fontaine avant d’être repris à l’unisson, alias grippe-fromage, en passant encore par le malheureux grippe-sol (du Palais de Justice) et par les plus opaques grippe-Jésus (sauveteur), Grippe-Anglade (jeu), et Grippe de Rousse (roche maritime). Quant au sens de « caprice », impulsion brusque, désir qui assaille, il a jailli au XVIIe s. pour retomber dans l’oubli de nos jours : plus personne ne songerait à dire comme St- Simon, évoquant le duc de Noailles : « c’est un homme de grippe, de fantaisie et d’impétuosité successive » ou comme Lesage : « Mme la marquise, notre maîtresse, est un peu grippée de philosophie »…

À peine le terme grippe était-il introduit dans le Journal de médecine en 1763 pour qualifier la fameuse « maladie épidémique » que l’antiphrase prendre en grippe entrait à son tour dans la langue commune (1788). Car le versant négatif du caprice est le préjugé défavorable : on n’est plus grippé de ou grippé pour, mais grippé contre, et on se prend de grippe contre, façon Marquise de Sévigné : « Votre esprit est grippé contre tout l’univers ». En revanche, deux siècles s’écoulent avant que la coqueluche « maladie » prenne sa facette d’ « engouement ».

Car toute autre est la source du terme coqueluche. La métaphore de la saisie cède la place à celle du coq, la toux convulsive de cette maladie étant associée au chant du coq. L’étymologie reste vivante si l’on en croit certains auteurs tels que Violette Leduc : « Vadrouillent dans ma tête (…) ma coqueluche, mon chant du coq, mes quintes » (1964) Mais cette métaphore vient se greffer, par réanalyse, sur la métonymie de coqueluchon (XVIe s.), ce capuchon (XVe s. mais encore d’actualité) avec lequel se couvrait la tête le patient contaminé, issu d’un lointain cucullus latin « capuchon » via l’italien cuculuccia. Sans doute l’image du Capucin et du coqueluchon de moine flottait-elle encore dans l’esprit des marchands de coquilles, quand ils baptisèrent ainsi familièrement un certain mollusque : la cuculée auriculifère. Peut-être même celle des docteurs en droit de l’époque de Rabelais, portant chaperon nommé coquillon. Aux antipodes de l’agacement et de la prise de grippe, ledit coqueluchon a, dès le XVIIe s., figuré la passion, au sens fugitif d’ « avoir le béguin » (nom d’une coiffe, à l’origine), ou « une toquade/tocade », d’ « être coiffé », d’où l’expression qui court toujours : « être une coqueluche, la coqueluche de quelqu’un ».

Que de grippés (1782) et d’encoqueluchés (1583), devenus coquelucheux, retrouve-t-on couchés… sur le papier ! Textes d’illustres écrivains, témoignant comme patients ou simples observateurs. Certains rapprochent ou assimilent les deux maux : « un malheureux cassé en deux par la coqueluche ou la grippe » (Gide parlant de Valéry) ; « Nous avons craint une coqueluche, mais ce ne sera qu’une grippe, bien assez pénible pour la pâlotte, enfouie dans un bonnet de sa maman » (Mallarmé). Peu nombreux sont les minimalistes qui réduisent les deux au rhume : « une maladie aiant forme de reume ou de cathairre qu’on appela la coqueluche » (Pierre de l’Estoile, XVIe s.) ; « Vous avez peut-être ouï parler de ces mauvais rhumes épidémiques, auxquels les Français, qui nomment tout, ont donné le nom de grippe » (Pougens) ; « Oh ! La coqueluche, après tout, ce n’est qu’une espèce de rhume ! » (Pagnol), « Mais le parisien qui rit de tout, appelle ces rhumes dangereux la grippe, la coquette » (Mercier). Car la plupart, maximalistes, y voient un fléau : « une maladie qu’on nomma la coqueluche la parcourut [la France] toute entière : la peste ravagea Paris » ; (Nicolas-Simon Linguet, XVIIIe s.) ; « La grippe fait bien des ravages. C’est un autre choléra qui décime presque la population à certains endroits » (Guérin). En somme, le clivage contemporain ne ferait que perpétuer l’ancien : Le Monde ne titrait-il pas il y a peu (7 avril 2010, p. 17) : « Grippe A : un ‘Timisoara’ sanitaire » ? On prédisait « la pire des épidémies que le monde aurait à affronter au XXIe s. » avant de se rendre à l’évidence : « Le virus n’a pas l’air plus sévère qu’une souche de grippe saisonnière ».

C’est tout de même, depuis des siècles, la grippe qui des deux maux l’emporte, en vocabulaire stigmatisant et en représentations négatives, sous la plume des écrivains, notamment. Qu’elle soit « bonne », « belle », et « fameuse », ou « mauvaise », « maligne », « forte », « prolongée », « violente », « féroce », « noire » et « carabinée », tour à tour, on « la cuve » ou la « couve », puis on « l’a », on « la prend », « l’attrape », « la pige », bref on « en souffre » voire on « en succombe ». Car la maudite male-grippe (comme on disait jadis), « guette », « travaille », « moleste », « empoigne », « pince », « attaque », « s’empare », « paralyse », « terrasse », « enlève », « tue », « emporte », « décime », « ravage », en somme « règne ». Tantôt, on la voit s’acharner sur tel personnage, chez Musset par exemple : « J’en suis, je crois, à ma douzième grippe de l’hiver ; je vais attraper ma treizième » (1837) ; tantôt sur tel auteur, comme George Sand, dont la plainte égrène la correspondance : « la grippe et l’air de Paris m’ont donné un idiotisme spleenétique » (1840). Ceux qui prennent le parti de sourire en fantasmant ne sont pas les moins atteints : « c’était la tête que visaient sûrement les microbes de la grippe. Il [Mangeclous] les imaginait noirs et velus, avec de ronds yeux rouges et furieux » (Albert Cohen, 1938) ; « Une soudaine ‘grippe de Londres’, intruse comme les chats dans les cimetières » (Malraux, 1976) ; « le spectre de la grippe personnifié par un vieillard grincheux à plat ventre dans un paysage nappé de brume » (Georges Perec, 1978). De rares connotations positives ou humoristiques se profilent dès que la maladie est mise à distance ou s’évanouit ; par métaphore : « Une grippe amoureuse » (René Fallet, 1947) ; « Tant de fous et d’amoureux/qui se sont perdus par leurs grippes » (Corneille, Poésies diverses), « L’amour se prend comme la grippe » (Jean Anouilh, 1950) ; ou par quelque jeu euphonique : « je pris en grippe son bric-à-brac » (Hervé Guibert, 1990) ; « Il avait réalisé une centaine de dollars, de grippe et de grappe » (Gabrielle Roy, 1945). À rebours de la grippe, les connotations positives de coqueluche fleurissent, du XVIIe s. à nos jours, en une pléiade d’expressions populaires et littéraires. Autour des personnes : la coqueluche des femmes/de ces dames (La Bruyère, Rétif de la bretonne, Anatole France, Diderot, etc.), et on notera au passage le parallèle coqueluche/choléra de Blondin (1982), faisant écho, sur un autre registre cette fois, à grippe/choléra : « Si M. Mauriac est le choléra des jeunes hommes, il est en même temps la coqueluche des vieilles dames ». Autour des affects, comme chez Zola : « cette coqueluche de tendresse » (1877), rejoignant par un autre biais « la grippe amoureuse ». Enfin autour de lieux et de temps : « la coqueluche du Faubourg Saint-Germain », « des Académies », « Je suis la coqueluche du XXe s. » (Villiers de L’Isle Adam, 1883, Céline, 1961, Eluard, 1930). Voire quelque humoristique métaphore broncho-pulmonaire : « les crises sonores de coqueluche des orgues pneumatiques » (Cendrars, 1948).

Mais que se passe-t-il hors de nos frontières ? Pour la grippe, deux grandes aires se démarquent nettement. La zone influenza et ses variantes s’étend sur diverses langues indo-européennes : langues germaniques (notamment anglais, danois, suédois, norvégien, islandais, yidiche) ; langues celtiques (gallois, irlandais) ; certaines langues romanes (italien, catalan partiellement) ; et diverses langues non indo-européennes (ex. finnois, hongrois, maltais, créole haïtien, malais, indonésien, partiellement japonais et hébreu). La zone grippe et ses variantes recouvre d’autres langues indo-européennes : germaniques (allemand, néerlandais et afrikaans), toutes les langues slaves, baltes ainsi qu’albanais, grec et certaines langues romanes (espagnol, portugais, roumain) ; et diverses langues non indo-européennes (turc, azeri, basque partiellement). Un peu partout ailleurs, on a recours à des racines autochtones auxquelles s’adjoint parfois, une dénomination mixte. Relevons les termes imagés chinois renvoyant à « vent-mal », japonais à « propagation-nature(-rhume) » et hébraïque à « débordement ». Le français lui-même a connu, au début du XXe s., une appellation hybride, aujourd’hui désuète dans le composé grippe-influenza ; et la situation est encore flottante à l’époque d’Antonin Artaud, qui en fait (1938) deux maux distincts : « une spécialité de nos pays : zona, influenza, grippe, rhumatismes, sinusite, polynévrite, etc. ». Enfin, sans surprise, les grippes espagnole, mexicaine et chinoise ne sont pas qualifiées comme telles par les langues correspondantes. Tant il est vrai que « l’enfer, c’est les autres »…

Le paysage est plutôt éclaté et coloré, pour la coqueluche. Au « chant du coq » français répond la tosse canina/asinina « toux canine, de l’âne » italienne, (à côté de pertosse), et la tos ferina « toux (d’animal) féroce » de l’espagnol. On rencontre des termes onomatopéiques comme l’anglais (w)hooping-cough « toux houp ! ». Mais le plus souvent descriptifs, comme « toux-hoquet » dans le domaine germanique et celtique, « toux convulsive » en portugais et roumain, « toux noire » en tchèque et en slovaque, « grande toux » en slovène et bulgare, et « toux de 100 jours », en japonais. Remarquable aussi est la contamination par… emprunts : le russe kokljush, le polonais koklusz et le lithuanien koklusas sont made in France, tout comme le portugais brésilien qui conserve une coqueluche intégrale.

Bien moins redoutable que son concurrent peste-choléra, le binôme grippe-coqueluche ne vient-il pas hanter pourtant, et parfois enchanter la langue à travers le temps et les représentations des sujets parlants ?

Anne Szulmajster-Celnikier