La nécropsie de Léon Trotski

Philippe Charlier est Docteur en Médecine, Docteur ès-Sciences (éthique) et Docteur ès-Lettres (École pratique des hautes études, IVe section). Ancien Maître de Conférences des Universités et Praticien Hospitalier (MCU-PH) dans le service de Médecine légale de l’hôpital universitaire Raymond Poincaré de Garches (AP-HP, UVSQ), il est chercheur au Laboratoire d’Éthique médicale de l’Université Paris 5 où il dirige une équipe pluridisciplinaire travaillant dans les domaines de l’anthropologie médico-légale, du diagnostic rétrospectif, de la paléopathologie et de la pathographie.


Trotski et les 1000 crânes…

Docteur Philippe Charlier

Cet article a déjà été publié en 2012 sur Santé Médecine et Chirurgie n°1, à la rubrique « Histoire ». Avec l’aimable autorisation de l’auteur, le Docteur Philippe Charlier.


Qu’ont donc en commun Léon Trotski et près de 1000 crânes déposés sur les étagères d’une institution américaine ? Ils sont morts. Certes. Mais ils ont surtout été l’objet d’examens scientifiques post-mortem (anthropologiques et médicaux) dont l’objectivité et les motivations sont, comme souvent, discutables. Deux publications récentes en témoignent.

Dans une revue médicale internationale (Neurosurgery), a été publié et analysé le dossier d’un patient traité au Cruz Verde Hospital de Mexico City le 20 août 1940 sous le nom de Lev Davidovitch Bronstein. Quelques heures auparavant, un certain Ramon Mercader lui a asséné un coup de pic à glace sur le crâne dans sa maison de Coyoacan. L’arme blanche a pénétré au niveau du pariétal droit sur 7 centimètres de profondeur… mais Trotski vit toujours. Son souffle est court et superficiel ; cela ressemble plus à une agonie, mais la décision est prise de tenter le tout pour le tout.
Un premier examen est réalisé par le docteur Dutrem (un espagnol émigré après la Guerre Civile, célèbre pour l’invention de l’Erotil, un ancêtre du Viagra®), objectivant une paralysie du membre supérieur droit et des mouvements incontrôlables du côté gauche ; par ailleurs, Trotski arrive encore à dire quelques mots.
C’est un cortège presque officiel de sommités à la fois médico-chirurgicales et politiques (presque une dizaine) qui attend la victime dans la salle d’opération de Cruz Verde. Après une série de radiographies, 3 heures après les coups assénés, l’intervention débute : les cheveux de Trotski sont rasés, on lui pratique une trépanation de 5 x 5 centimètres, on extirpe des esquilles osseuses dispersées au sein des matières cérébrales. La pression intracrânienne et l’oedème sont tellement forts que le cerveau fait hernie à travers l’orifice de trépan. L’opération dure une heure. Quand Trotski sort du bloc, de l’oxygène lui est administré par le nez ; interdiction est faite de lui faire des prises de sang tant il en a perdu. Le pronostic ? Risque de mort à 90 %.
Dans le même temps un avion est mis à la disposition du meilleur neurochirurgien de
l’époque (Walter Dandy, de l’université John Hopkins, Baltimore, USA), mais l’aggravation de l’état de Trotski est très rapide : au matin du 21 août, il n’a toujours pas repris conscience ; à midi survient une hémorragie massive ventriculaire ; en fin d’après-midi son état est dramatique. Que disent les notes de son dossier ? « État critique. Température : 38,1°C. Pouls : 140/min. Fréquence respiratoire : 41/min. Pression artérielle au bras droit : 78/68 ». Il est en train de partir… À 19 heures 25, le pouls est si faible que les médecins administrent de l’adrénaline, sans effet. Ses pupilles sont dilatées et aréactives, Trotski a fini de mourir.
Dans ce contexte criminel, décision est prise de pratiquer une nécropsie le lendemain (22 août, 14 heures) : elle confirme (étonnamment !) le diagnostic des neurochirurgiens (qui assistent d’ailleurs à la dissection…). Le cerveau (dont le poids avoisine les 1550 grammes), est le siège d’une lésion fatale par arme blanche du lobe pariétal droit qui a pénétré très loin dans la matière blanche (2 centimètres de largeur, 7 centimètres de profondeur). S’y associe un volumineux hématome sous-dural.

Après plusieurs jours d’errance, le corps, refusé par les États-Unis pour des raisons politiques, est finalement incinéré. Pas de contre-expertise possible. Sauf pour les experts modernes qui s’interrogent à la lecture du dossier : Trotski aurait-il survécu avec une trépanation plus grande (une hémi-craniectomie, par exemple, où la moitié de la voûte crânienne peut être retirée) ? C’est bien possible. D’autant plus que la faible ouverture pratiquée (5 x 5 centimètres) n’autorise pas une exploration complète des lésions intracrâniennes.
Le volumineux hématome sous-dural aurait ainsi pu être évité… Et la face du monde changée ? Voilà peut-être le risque de « coller » des connaissances actuelles sur des faits du passé.

Dans la prestigieuse revue PLoS Biology, Lewis et ses collaborateurs ont publié un article incendiaire (un brûlot ?) remettant en question tant les travaux de Samuel George Morton que ceux du très respectable (et néanmoins iconoclaste et non conventionnel) Stephen Jay Gould. Reprenons les faits.
Gould (1941-2002), dans son ouvrage/manifeste : La mal-mesure de l’homme (réédité en France en 2009, Chez Odile Jacob), affirmait que « la manipulation inconsciente des données peut constituer une norme scientifique » car « les scientifiques sont des esprits humains évoluant dans des contextes culturels et non tournés de façon autonome vers une vérité extérieure ». Il citait à l’appui de sa démonstration les travaux de Morton (1799-1851), anthropologue américain du 19ème siècle, qu’il accusait d’avoir falsifié ses résultats de mesures d’un millier de crânes pour corroborer sa théorie des variations humaines (dans son ouvrage Crania Americana, 1839).
L’équipe de Lewis a refait intégralement les mesures (les crânes étant désormais conservés à l’University of Pennsylvania Museum of Archaeology and Anthropology) pour finalement montrer la bonne foi de Morton et… le mensonge de Gould, qui n’aurait pas hésité à manipuler les données de Morton pour satisfaire ses propres intérêts !
Alors, quoi ? L’arroseur arrosé ? Un anthropologue (Morton) lavé de tout soupçon après avoir été suspecté d’arranger ses résultats pour les conformer à une idée préconçue (son intuition géniale : la polygénèse). Un autre anthropologue (Gould) qui avait trouvé un joli bouc émissaire comme modèle ancien à lapider, mais qui est pris sur le fait de tromperie scientifique.
Peut-on en vouloir à Gould ? Évidemment, non ! C’est un peu la même histoire que celle de Mendel qui, bien sûr, avait raison quant aux lois de l’hérédité… mais dont l’analyse des résultats botaniques (ses petits pois) montre qu’ils sont trop beaux pour être vrais.
Après tout, « le monde est écrit en langage mathématique », mais toute formule n’est qu’une approximation la plus proche de la réalité, non ?

Docteur Philippe Charlier


Références bibliographiques :

  • Gould SJ, La mal-mesure de l’homme. Paris, Odile Jacob, 1997.
  • Lewis JE, et al. The mismeasure of Science. Stephen Jay Gould versus Samuel George Morton on skulls and bias. PLoS Biol 2011;9(6):e1001071.
  • Soto-Pérez-de-Celis E, The death of Leon Trotsky. Neurosurgery 2011;67(2):417-423.